L’affirmation de la puissance militaire japonaise en Asie du Sud

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écrit par Sébastien Lapaire · 31 December 2023 · 0 commentaire

En adoptant une stratégie de politique étrangère qui donne plus d’autonomie à ses forces de défense vis-à-vis des Etats-Unis, le Japon entend devenir un acteur de poids dans la lutte d’influence qui se joue dans l’Indo-pacifique.

Les 8’000 kilomètres qui séparent l’Ukraine du Japon n’ont pas empêché cet Etat de soutenir avec vigueur les efforts déployés par les pays occidentaux pour s’opposer à la guerre d’agression que mène la Russie depuis 2022. Si les autorités japonaises ont su fait preuve d’un tel volontarisme, c’est qu’elles souhaitent dissuader la Chine de prendre exemple sur le bellicisme de la Russie pour satisfaire ses ambitions territoriales dans l’espace indo-pacifique. Mais la guerre d’Ukraine a surtout permis aux dirigeants japonais de réaliser que leur pays devrait lui aussi compter en grande partie sur ses propres ressources militaires pour assurer sa défense en cas de conflit dans la région.

C’est ce qui a incité le gouvernement de Fumio Kishida à procéder, en décembre dernier, à la révision des principaux textes sur lesquels était basée la politique extérieure du Japon, à savoir sa stratégie de défense nationale, sa stratégie de sécurité nationale et son programme de défense nationale. Or, certains des changements annoncés par les autorités japonaises marquent une rupture très nette avec les principes qui dictaient l’orientation de la politique étrangère du Japon depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Repenser l’alliance avec les Etats-Unis

Dans la stratégie de défense nationale présentée par le Premier ministre Kishida, le Japon annonce modifier en profondeur la manière dont il envisage ses relations avec l’extérieur. Les dirigeants japonais entendent en effet s’affranchir en partie de la tutelle américaine pour donner à leurs Forces d’autodéfense, d’ici à 2027, les moyens de faire face avec une relative autonomie à l’invasion de leur territoire par une puissance hostile.

Mais l’alliance avec l’Amérique reste déterminante pour garantir l’efficacité de la stratégie de défense nipponne puisque, selon la géopolitologue Valérie Niquet, les Japonais sont conscients du fait que «pour les Etats-Unis, les dix années à venir seront décisives dans la compétition avec la Chine» et qu’en renforçant le traité de coopération et de sécurité qui les lie à Washington, ils pourront «accroître sa capacité dissuasive face aux risques d’escalade des opérations hybrides et aux tentatives d’imposer un changement de statu quo territorial par la force».

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Il semble ainsi que le gouvernement japonais se soit résolu à mener une politique qui lui permette de concilier les exigences d’une relation étroite avec l’Amérique et le désir de rendre son armée moins dépendante de celle des Etats-Unis. L’un des effets concrets de cette évolution de la politique étrangère nipponne a été la décision de porter le budget de la défense du Japon à 2% de son produit intérieur brut. Une telle initiative a donné aux dirigeants japonais les moyens d’atteindre les deux objectifs qu’ils s’étaient fixés, puisqu’en procédant de la sorte, le Japon a satisfait aux exigences fixées par les Etats-Unis vis-à-vis de leurs alliés les plus proches, tout en parvenant à franchir «une étape supplémentaire dans la normalisation de l’appareil de défense du pays», comme l’affirme la chercheuse Marianne Péron-Doise.

Une politique de défense plus offensive 

Si le Japon s’éloigne toujours plus de la doctrine de Yoshida, qui le plaçait dans une situation de dépendance vis-à-vis des Etats-Unis d’un point de vue militaire et diplomatique, c’est surtout l’acquisition d’armement dont la vocation n’est pas purement défensive qui illustre l’ampleur des changements apportés à la politique extérieure nipponne par le Premier ministre actuel. En effet, l’annonce de l’achat par Tokyo de missiles de longue portée Tomahawk, capables de frapper l’ennemi sur son propre territoire pour le déstabiliser, a fait l’objet de nombreux débats sur la constitutionnalité d’une initiative de cette nature. C’est que la loi fondamentale japonaise proscrit l’usage de matériel militaire à des fins offensives.

Or, la controverse née de cette décision du cabinet de Fumio Kishida peut nous laisser croire que malgré la radicalité des changements qu’il a apportés à la stratégie de politique étrangère du Japon, le cadre institutionnel dans lequel s’inscrit sa politique de défense l’incitera à faire preuve d’une certaine modération.

Ecrire à l’auteur: antoine.leveque@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°102).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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