Stefan Zweig, pour un monde en couleurs
Infatigable voyageur, l’écrivain autrichien s’est émerveillé de la pluralité des cultures. Avec un brin de prophétie, il craignait à l’aube du XXe siècle déjà leur uniformisation.
A l’occasion des dix ans d’un journal, plonger dans l’œuvre de Stefan Zweig n’a rien d’injustifié. Témoin de son époque, Zweig a navigué à contre-courant pendant la Première Guerre mondiale, avant d’être contraint à l’exil dans les années 1930 jusqu’à sa mort au Brésil en 1942; il n’a jamais cédé au diktat de la pensée dominante à une époque où son pacifisme valait traîtrise; il a aimé la Suisse, de Genève à Zurich, terre d’asile des esprits libres en temps de guerre; il s’est pris de passion pour «ce qu’il y a d’universellement humain dans l’homme» tout en refusant de tomber dans l’universalisme abstrait. Oui, Stefan Zweig, écrivain brillant et passionné, est un modèle pour tous ceux qui pensent avoir quelque chose à dire. Voici le troisième et dernier épisode de notre série.
«D’où provient cette terrible vague qui menace d’emporter avec elle tout ce qui est coloré, tout ce qui est particulier dans nos vies?», se demandait Zweig dans L’uniformisation du monde, paru en 1925, dont l’enjeu ne pourrait être plus actuel presque cent ans plus tard. Par uniformisation (Monotonisierung en allemand), Zweig désignait la tendance à «la disparition de toute individualité, jusque dans l’apparence extérieure», la fragilisation du particulier au profit d’une fausse définition de l’universel. Il craignait par-dessus tout que le monde ne devienne fade et plat.
Chroniques d’un voyageur
Dans son opuscule, Zweig déplore la convergence des modes de vie, la standardisation des arts, les villes qui se ressemblent toujours plus. Aucun pan de la vie quotidienne non plus ne résiste à cette vague d’uniformisation. Un phénomène dans lequel on ne saurait minimiser le rôle du développement de la société industrielle: «l’arôme délicat de ce que les cultures ont de singulier se volatilise de plus en plus, les couleurs s’estompent avec une rapidité sans précédent et, sous la couche de vernis craquelé, affleure le piston couleur acier de l’activité mécanique, la machine du monde moderne.»
Quand on connaît l’importance des voyages pour Zweig, infatigable aventurier, on comprend le goût amer de ce constat. Dominik Frischer, l’un de ses nombreux biographes, décrit ainsi leur importance pour l’écrivain: «Zweig était un instable qui guérissait ses dépressions par les voyages.» Or, dans un monde totalement uniformisé, difficile d’étancher une soif d’exotisme. Une perspective lugubre qui inquiétait Zweig il y a un siècle déjà.
Faille temporelle
La mécanisation du monde, selon Zweig, affecte profondément notre rapport au temps. Grâce aux moyens de communication innovants, ce qui n’était auparavant réalisable qu’à long terme le devient presque immédiatement: «Il a fallu des siècles et des décennies au christianisme et au socialisme pour convertir des adeptes et rendre leurs commandements efficaces sur autant de personnes qu’un tailleur parisien ne les soumet à son influence en huit jours aujourd’hui.»
Toujours en quête de mystères et de paradoxes, Zweig souligne que le monde moderne, malgré son rythme effréné, est en réalité bien monotone. Le règne du court terme, de la facilité et du confort en affadit les couleurs. Un phénomène également décrit par le philosophe allemand Hartmut Rosa dans son livre Accélération: une critique sociale du temps (2010). Malgré le siècle de mutations et de «progrès» qui les sépare, les écrits de Zweig et Rosa partagent ce constat: un monde innovant, rapide et fluide peut se révéler bien ennuyeux.
Par-delà le fatalisme
S’il déplore l’uniformisation du monde, Stefan Zweig n’en perd pas sa lucidité quant à l’attrait irrésistible que provoque l’innovation technologique: «Toutes ces choses, tous ces nouveaux moyens de mécanisation de l’humanité, exercent un pouvoir énorme qui ne peut être dépassé. Tous répondent en effet à l’idéal le plus élevé de la moyenne: offrir du plaisir sans exiger d’efforts.» On comprend mieux l’amertume de Zweig, fasciné toute sa vie par les grandes figures historiques et leurs idéaux de noblesse.
Si la maladie de l’uniformisation du monde semblait incurable, Zweig n’en a pas moins su montrer de l’admiration pour ceux qui tentaient d’y faire face. Ainsi, à l’occasion d’un passage au Québec en 1911, il publiait dans la Frankfurter Zeitung un article intitulé «Chez les Français du Canada» dans lequel il glorifiait la lutte des Québécois contre les tentatives d’assimilation canadienne: «Comment ne pas éprouver de l’estime devant cette admirable ténacité avec laquelle quelques milliers de Français défendent leur langue depuis maintenant environ cent cinquante ans?» A la fin de ce texte méconnu, Zweig conclut: «la déraison est ici si merveilleusement héroïque que l’on a une seule envie: encourager ces descendants des hardis aventuriers.» Nul doute que ces mots, qui incarnent à eux seuls toute la pensée de leur auteur, auront aidé les Québécois à résister un siècle de plus.
Ecrire à l’auteur: matthieu.levivier@leregardlibre.com
Vous venez de lire le dernier épisode de notre série «Stefan Zweig: le regard libre d’un écrivain maudit», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°102).

Stefan Zweig
L’uniformisation du monde
Editions Allia
Janvier 2021
48 pages
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