La Suisse: neutre au niveau linguistique?

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écrit par Sébastien Lapaire · 19 May 2022 · 0 commentaire

Le Regard Libre N° 85 Erica Berazategui

Dossier «La Suisse, définition»

Au milieu de ses voisins monolingues, la Suisse quadrilingue fait exception et soulève régulièrement de nombreuses questions. Cette situation linguistique unique est pourtant le simple fruit de l’histoire et d’une politique quasiment désintéressée (mais bien existante!) depuis de nombreux siècles à l’égard des langues parlées sur le territoire.

Si l’on observe depuis plusieurs siècles une fort penchant des Etats nouvellement souverains à tendre, notamment au XIXe siècle, vers l’unilinguisme, certaines exceptions sortiront toujours du lot. En Europe par exemple, on retrouve dix pays, comme la Bosnie-Herzégovine ou Malte, officiellement plurilingues, sur un total de 46 pays. Parmi eux, la Suisse, qui compte aujourd’hui trois langues officielles, l’allemand, le français et l’italien, et quatre langues nationales: les trois officielles et le romanche. Sans grande surprise, ces situations de multilinguisme s’expliquent toujours par des raisons politiques: Malte a par exemple longtemps été une colonie britannique, ce qui explique la présence du maltais et de l’anglais au sein de ce pays.

Les langues relèvent des peuples

Pour ce qui est de la Suisse, la situation de plurilinguisme actuel s’explique par une multitude de facteurs qui font de cet Etat un cas exclusif, linguistiquement parlant. Avant la signature, le 1er août 1291, du Pacte fédéral, les fluctuations linguistiques sur l’actuel territoire suisse s’expliquent par la présence de peuples envahisseurs provenant de différentes régions linguistiques. Ce sont cependant bien les mouvements des populations en eux-mêmes (et donc la cohabitation et l’adaptation mutuelle des langues en question), et non pas une forme d’assujettissement linguistique, qui ont mené à des modifications des pratiques langagières.

Sous domination romaine, les peuples de l’actuel territoire helvétique adoptent peu à peu la langue des vainqueurs, sans qu’elle n’ait jamais été imposée, afin de conserver une forme de pouvoir et de contrôle: il faudra alors entre quatre et six siècles pour observer une latinisation de la région. Ce phénomène donnera place au gallo-roman, une forme de latin imprégné de la langue gauloise (aussi appelée langue celtique), auparavant parlée, qui finira par disparaître entièrement. Pour les quelques siècles suivant la chute de l’Empire romain, les populations qui s’établissent à l’ouest et au sud du territoire n’auront pas d’impact notable sur les habitudes linguistiques. Ces populations adoptent la langue de la région, soit un semblant de latin, tandis que les peuplades qui s’établissent entre le Nord et l’Est germanisent ces régions.

Dès lors, les pratiques linguistiques des régions latines se transforment peu à peu en parlers franco-provençaux (sauf l’actuelle région jurassienne, qui constitue un cas à part), pour aboutir au français. Les régions germaniques voient quant à elles l’apparition de variantes alémaniques – avant de définir ce qui est propre à la partie allemande de la Suisse, ce terme détermine l’ensemble des langues qui ont pris forme dans le territoire au sein duquel les Alamans se sont établi vers le VIe siècle de notre ère. C’est ainsi qu’une frontière linguistique apparaît, qui ne présente que de très faibles différences avec l’actuel Röstigraben. Quant à l’existence des territoires romanches et italophones, elle s’explique simplement par la présence de peuples pratiquant respectivement des langues issues du groupe rhéto-roman et gallo-italique au cours du Moyen Age.

Les quatre langues officielles en Suisse sont toutes issues de la grande famille des langues indo-européennes: les langues filles présentes au sein de cette famille affichent de nombreux traits linguistiques dont la proximité est remarquable. Au sein de cette grande famille, on retrouve d’autres sous-groupe, dont les langues germaniques et romanes. L’allemand est issu des langues germaniques et le français, l’italien et le romanche sont issus des langues romanes. Ensuite, ces quatre langues se divisent en variétés et se transforment en dialectes, pour donner lieu aux différents parlers de notre territoire qui cohabitent avec les différentes langues importées pour diverses raisons. Les langues romanes et les langues alémaniques n’étaient alors pas en contact direct durant le Moyen Age: il faudra attendre des siècles pour que ces territoires linguistiques se confrontent.

Une politique linguistique unique

La suite de l’histoire linguistique helvétique est alors relativement simple. Les trois premiers cantons helvétiques à s’unir sont certes germanophones, mais c’est simplement le cours de l’histoire et une politique territoriale décentralisée mêlant alliances et baillages qui ont fait que des territoires respectivement francophones, italophones et romanchophones – résultant de mouvements de population cités plus haut – rejoindront peu à peu la Confédération helvétique. Pour l’actuel canton du Tessin par exemple, les différentes communes sont sujets de cantons alémaniques; elles s’agrègeront en canton par la suite. «L’annexion» de ces territoires aurait toutefois pu modifier radicalement le cours de l’histoire. En effet, même si dans une majorité d’autres cas plausibles, l’autorité supérieure aurait très certainement tenté de modifier, ou du moins d’influencer, la langue parlée par la population, il n’en est rien pour la Confédération suisse. Ainsi, le souverain s’adresse aux sujets dans leur langue, et ce fonctionnement ne soulève que très rarement des questions.

Une tentative de modification linguistique a toutefois lieu, mais se solde par un échec. Il s’agit du canton de Fribourg: premier canton francophone à rejoindre la Confédération, ce territoire présente plusieurs facteurs intéressants. D’abord, en 1451, date de son adhésion, il n’est pas officiellement bilingue, bien qu’une majorité de la population soit francophone. Ce bilinguisme est tout à fait toléré jusqu’à ce que les autorités de Fribourg elles-mêmes, et non pas comme on pourrait s’y attendre des cantons souverains, tentent de mener une politique linguistique active d’éradication du français. Le but? Prouver son caractère alémanique et, par la même occasion, sa légitimité à intégrer la Confédération. Radicale, cette politique de germanisation interdit par exemple le chant en français. Les citoyens ne suivent pas les injonctions des autorités: les pratiques linguistiques sont alors conservées.

Un pays officiellement trilingue

Quoique diverses mésaventures aient secoué les territoires limitrophes de la Suisse, les habitudes linguistiques n’ont pas été bousculées au-delà d’une évolution naturelle, propre au langage humain – pensons par exemple à la Révolution française qui a bouleversé les habitudes linguistiques de nos voisins. Au niveau politique, les fluctuations sur le territoire helvétique mènent à une nouvelle démocratisation qui, elle-même, mène à l’émergence de l’Etat fédéral Suisse en 1848. Le premier projet de Constitution de 1847 ne comporte étrangement aucune disposition à propos des langues de Suisse: c’est le nouveau texte de 1848 qui officialise le statut trilingue du pays et qui place les trois langues sur un pied d’égalité. Le romanche est pourtant bien parlé à l’Est: bien qu’accepté, il n’est pas reconnu. Dès lors, la Suisse ne se base pas comme la grande majorité des pays européens sur le principe d’unité de la langue.

Quant au romanche, c’est plus tard qu’il acquiert le statut de langue nationale, sans pour autant devenir une langue officielle. La différence, à quelques nuances près, tient au fait que les actes administratifs sont d’office disponibles dans les trois langues nationales, tandis qu’elle est disponible sur demande en romanche. C’est à 92% de voix lors d’un référendum en 1938 que la population suisse se prononce en faveur de ce changement – ce référendum est par ailleurs l’un de ceux ayant obtenu le plus de oui jusqu’à présent! Pourquoi d’ailleurs un soudain scrutin? La peur d’une menace de l’Italie fasciste, qui souhaitait reconnaître le romanche comme un dialecte italien. Les Suisses ont ainsi été poussés à se positionner face à cette langue, bien que parlée en minorité. Il faudra attendre 1999 pour que la Suisse devienne presque quadrilingue en octroyant au romanche un statut «semi-officiel», à travers une modification de la Constitution fédérale. L’article, accepté par le peuple, précise: «Le romanche est aussi langue officielle pour les rapports que la Confédération entretient avec les personnes de langue romanche.» Un enjeu, on le voit, avant tout identitaire et donc symbolique.

Encore aujourd’hui, la Suisse mène une politique linguistique spécifique à bien des égards: le simple fait de compter quatre langues nationales l’oblige bien sûr à se positionner différemment que ses voisins par rapport à sa situation linguistique. En comparaison avec l’Allemagne, qui comme la Confédération helvétique mène une politique globale de non-intervention à l’égard de la langue et de ses dialectes, la Suisse compte tout de même un certain nombre de dispositions légales à ce sujet. L’idée étant de protéger l’état actuel (et naturel) des langues – et non pas une forme de pureté de la langue, comme c’est le cas en France. En effet, à travers son histoire, ce pays a mené diverses politiques linguistiques pour finalement toujours aboutir à une volonté d’unification des différents parlers du territoire français. Un phénomène toujours d’actualité en un sens, puisque l’Académie française est intimement liée au gouvernement en place. Elle joue un rôle prépondérant au sein de la politique linguistique actuelle, contrairement à la Deutsche Akademie für Sprache und Dichtung (pour la langue allemande) et à l’Accademia della Crusca (pour la langue italienne), qui ne sont pas centrales. Leur nombre de représentants est moindre en comparaison avec l’Académie française et leurs buts sont bien différents.

De manière très générale, on observe aujourd’hui – depuis quelques décennies déjà – de plus en plus de préoccupations linguistiques de la part des Etats. La langue occupe une place toujours plus importante au niveau politique. A ce niveau-là, il semblerait que la Suisse soit un bon exemple à suivre pour remettre en cause certaines évidences associées à la langue: par exemple, les frontières politiques de notre pays ne coïncident pas avec les frontières linguistiques, comme c’est très fréquemment le cas. Cela pousse à penser que la ou les langues d’un pays ne sont pas propres à un pouvoir en place, mais appartiennent en quelque sorte uniquement aux personnes qui en sont locutrices. Et ce, partout à travers le monde.

Crédit photo: © Pixabay

Ecrire à l’auteure: erica.berazategui@leregardlibre.com

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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