La lecture de Pascal Couchepin: «L’invention de La Chine»
Chaque mois, retrouvez la chronique d’une des personnalités qui nous font le plaisir de prendre la plume en alternance. Actualité, histoire, politique et philosophie: plongée dans les lectures de l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin.
Pour beaucoup de responsables politiques de ma génération, il était de bon ton, lorsqu’ils s’adressaient à des hôtes chinois, d’évoquer les «5000 ans d’histoire» de leur pays, comme si la Chine actuelle était née d’un passé sans rupture.
Bill Hayton, dans L’invention de la Chine (Editions Saint-Simon), démontre le contraire avec de solides arguments historiques. La Chine de Monsieur Xi a été pensée au XIXe siècle dans le milieu des exilés chinois au Japon, dans les concessions occidentales de Shanghai, chez les adversaires de la dynastie mandchoue Qing, qui était alors à bout de souffle.
Le mot «Chine» lui-même a fait l’objet de débats et ne s’est imposé que tardivement. Les habitants des régions soumises aux dynasties successives se disaient sujets de l’empire Ming ou Qing… Ces dynasties étaient souvent étrangères, mongole et mandchoue, pour citer les dernières avant la suppression de la monarchie.
Mais au-delà de la dénomination du pays, les dirigeants de l’empire, en entrant en contact avec les puissances européennes, furent confrontés à des problèmes plus conceptuels, notamment celui posé par la notion de souveraineté. Avec les traités de Westphalie en 1648, l’Europe adoptait le principe de l’Etat-nation. Les Qing revendiquaient de «dominer tout ce qui se trouve sous le Ciel». Or, à la fin du XVIIe siècle, des incidents éclatèrent entre les soldats Qing et les russes dans ce qui est aujourd’hui la Sibérie. Des négociations s’engagèrent. La délégation chinoise ne parlait pas le russe, les Russes ne parlaient pas le chinois. On recourut à des jésuites, bien introduits à la cour Qing pour traduire en latin le point de vue chinois à un membre polonais de la délégation russe. S’agissant de frontières, la notion de souveraineté était au centre des discussions. Ce concept était évidemment étranger aux envoyés chinois. Les jésuites bricolèrent des expressions pour permettre l’aboutissement des négociations par un traité le 6 septembre 1689. Mais la compréhension du texte n’était pas la même chez les Qing ou les Russes, au point que les Qing jugèrent inutile de le publier. Avec le temps, les Chinois cherchèrent à définir les termes du droit international occidental, dont celui de souveraineté. L’une des définitions est que la souveraineté est le pouvoir absolu à l’intérieur des Etats!
L’invention de la Chine passe aussi par l’invention d’une race, les Han, d’une langue, d’un territoire, maritime en particulier. Chacun de ces thèmes fait l’objet d’un chapitre de l’ouvrage de Hayton. Selon l’auteur, un récit cohérent est imposé, parfois contre l’évidence historique, par une institution officielle qui surveille l’orthodoxie des publications. Le tout crée un climat peu propice à la coopération internationale durable, comme on l’a vu avec le reprise en main de Hong Kong en violation partielle du traité de retour à la Chine de cette ville. En conclusion, je retiens la déclaration du ministre chinois des Affaires étrangères à son homologue de Singapour, George Yeo, en 2010: «La Chine est un grand pays, les autres sont de petits pays. C’est un fait.»
Vers les précédentes chroniques de Pascal Couchepin
Vous venez de lire une chronique publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N°109).

Bill Hayton
L’invention de la Chine. 5000 ans d’histoire
Ed. Saint-Simon
Février 2023
320 pages
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