Lorsque la guerre menace, l’histoire militaire redevient d’actualité

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écrit par Sébastien Lapaire · 26 April 2024 · 0 commentaire

Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’intérêt pour les enjeux militaires a crû, y compris en Suisse. Une occasion de s’intéresser à l’histoire de son armée et sa façon de concilier objectifs militaires et impératifs démocratiques. Un ouvrage nous y invite.

La guerre devait être éradiquée du continent européen. C’était écrit, la paix était destinée à l’emporter. A la «der des der» de 1918 avait répondu le «plus jamais ça» de 1945. Les droits de l’homme étaient appelés à triompher et, si des âmes rétives ne s’étaient pas encore laissé séduire par la douce mélopée des droits universels dont pourrait se réclamer chaque individu, ce n’était qu’une question de temps, et d’éducation. Le progrès civilisationnel qu’ils représentaient ne pouvait en effet que gagner la partie.

Certes, de lourds nuages balayèrent l’Europe et le monde après 1945. La faute aux Américains et aux Soviétiques, empêtrés dans une guerre idéologique qui n’avouait pas son nom et que, par euphémisme, on qualifia de «froide». Néanmoins, ils avaient eu la pudeur d’épargner l’Europe traumatisée: on exporta la guerre dans d’autres contrées, en proie à de nouvelles convulsions, sous les auspices de la décolonisation. La démocratie de type occidental restait le modèle idéal et éveillant les rêves les plus fous à travers le monde. Elle devait vaincre le communisme, toutefois soutenu par de larges pans de la société occidentale.

La décolonisation, accélérée par les tragédies du XXe siècle, ne pourrait cependant être réellement accomplie que si les Etats nouvellement libres s’alignaient sur des principes démocratiques sources de prospérité… et de soutiens financiers qui remplaceraient les militaires lorsque le danger communiste serait écarté. Aucun doute ne pouvait subsister. Puis vint en 1989 et l’écroulement de l’Empire soviétique précipité par sa propre force d’inertie, face à un Occident médusé qui n’avait rien prévu. Le passage des dictatures rouges, qui terrorisaient l’Est européen, vers des systèmes démocratiques hypnotisés par une Union européenne (UE) en train de procéder à une nouvelle étape de son intégration se fit de façon relativement douce, dans un premier temps en tout cas.

Sans doute l’éclatement de l’ancienne Yougoslavie fit-il planer de mauvais présages sur un continent qui, sous le parapluie nucléaire américain, avait relâché sa défense militaire. Les bombardiers de l’US Air Force réglèrent la question, et aidèrent à porter le Kosovo sur les fonts baptismaux. Cet incident guerrier ressemblait néanmoins à l’exception qui confirmait la règle: la guerre n’avait plus sa place sur le continent. Le fait que la fin de la guerre froide ait, par le monde, multiplié les ardeurs belliqueuses de maints chefs de guerre soustraits à la surveillance conjointe bien qu’antagonique des deux grandes puissances victorieuses de la Seconde Guerre mondiale, ne suscitait que haussements d’épaules dans des Etats européens davantage préoccupés par des flux migratoires en croissance.

L’entrée dans le XXIe siècle et ses crises à répétition provoqua-t-elle une prise de conscience? L’UE, qui avait accueilli les anciens sujets de l’URSS en mal d’un arrimage solide au monde démocratique et à l’économie de marché, détournait les yeux. Pourtant, le nouveau millénaire s’annonçait délicat. Les attentats du 11 septembre 2001 mirent la question des relations entre l’Occident et l’islam aux avant-postes, puis la crise de subprimes et la pandémie donnèrent libre cours aux mouvements dits populistes, dévoilant comme jamais les fragilités de nos démocraties libérales et sociales, rongées de l’intérieur par un doute ravageur. Puis arriva l’invasion de l’Ukraine, qui dessilla les yeux, tardivement.

Les grands principes moraux que l’on comprenait comme l’assurance tous risques de l’Occident, en train de s’effriter depuis longtemps, entrèrent dans un processus de dissolution, dans l’effarement le plus profond. Les Européens n’avait pas vu qu’il avaient vécu leur «Munich» en 2014 lorsque, ébaubis par l’audace des Ukrainiens proclamant leur adhésion à la cause européenne, non seulement ils restèrent cois devant l’occupation de la Crimée, mais consolidèrent leurs liens économiques avec la Russie, désormais réveillée de sa crise post-1989, en signant des accords gaziers mirobolants… et en offrant à l’autocrate de Moscou un pipe-line consolidant son pouvoir sur l’Europe, et en premier lieu l’Allemagne. Le choc du 22 février 2022 fut violent.

Le retour de la question militaire… et de son histoire

Depuis lors, la question militaire est omniprésente, en Suisse aussi. La guerre est redevenue une réalité qui exige une réponse concrète. L’avertissement proféré par Donald Trump est enfin pris au sérieux: l’Europe, au sens large, ne pourra plus compter sur le soutien présumé évident des Américains si elle ne contribue pas sensiblement à leur défense. L’OTAN n’est plus une assurance portée par des «valeurs» communes, mais un pacte qui ne prend du sens que si tous les partenaires comprennent avec précision leur rôle et leur fonction. A ce titre, la Suisse avait anticipé cette réflexion en méditant sur le sens de sa neutralité dans un monde sorti de la guerre froide et en entamant des collaborations avec l’OTAN. L’amorce d’une prise de conscience que le monde avait changé…

Désormais, la question militaire ne fait plus tant les gros titres au sujet des montants toujours considérés comme extravagants qu’elle engloutit année après année, qu’à propos de sa fiabilité en cas de péril. Du coût de l’armée, la question a migré vers son efficacité et son adéquation à ses missions militaires, au-delà de l’aide qu’elle est susceptible d’apporter à la population civile. C’est précisément dans ce contexte – où l’armée recouvre une froide actualité – qu’il convient de se pencher sur son histoire. Acte nécessaire dans une démocratie, surtout de type semi-direct, puisque par définition la chose militaire y est subordonnée au pouvoir du peuple et à ses décisions. La modification qu’a subie la notion de menace ne change rien à la nécessité de penser l’armée dans son intégration dans les préoccupations générales de la population.

C’est le grand mérite du livre de l’historien suisse allemand Rudolf Jaun, Histoire de l’armée suisse, publié dans sa version française en 2023, de plonger le lecteur dans la longue et méandreuse construction d’une armée suisse qui, pour être l’un des symboles d’une identité nationale, n’en est pas moins soumise aux humeurs du peuple jusqu’à devoir supporter les débats les plus polémiques sur la pertinence de son existence, comme ce fut le cas, étonnante coïncidence de date, en 1989… L’histoire récente s’est chargée de – Suite p. 33 démontrer que la sécurité ne se réduisait pas à sa dimension sociale, mais demeurait ancrée dans une réalité physique qui ne délégitimait en rien la question militaire. Au contraire. En Suisse, néanmoins, l’armée reste une question politique, dans ses choix et ses objectifs. Rien n’échappe au verdict populaire, du dernier bouton de guêtre aux avions de combat.

L’historien suisse allemand Rudolf Jaun © Altorfer

Le livre de Jaun montre bien comment la société s’est confrontée à une armée qui a toujours dû intégrer l’idée qu’elle était au service du peuple, composée par ce dernier et soumise à ses diktats. Elle a toujours dû absorber le contexte social pour se projeter dans la quête éperdue d’une optimisation maximale de ses ressources. C’est aussi à travers lui que se dessina son organisation, sous l’Ancien Régime déjà. Alors que leurs soldats les plus expérimentés ferraillaient sous les étendards de différents souverains étrangers, les cantons durent concevoir leurs milices dans un esprit républicain, sur la base de règlements en imités de ceux en vigueur aux Pays-Bas. En même temps, ils durent assimiler les évolutions techniques, comme partout ailleurs.

Toutefois, la Suisse dut se résoudre à emprunter la voie de la centralisation de son armée pour pouvoir disposer d’un outil apte à étayer sa neutralité, confirmée sur le plan international en 1815 et 1816, garantir une solidité militaire que les grandes puissances attendaient. Ce processus de centralisation ne concernait pas que l’armée, mais celle-ci en fut l’un des symboles. Que serait-il advenu si les Suisses avaient dû affronter la France en 1838, lorsque les troupes françaises s’approchaient de leur frontière à la poursuite de Louis-Napoléon, calfeutré à Arenenberg? Que ce se serait-il passé si les Helvètes n’avaient pas habilement achevé la guerre du Sonderbund en trois semaines? Et pire encore, quel visage aurait arboré l’armée si elle avait été impliquée dans la guerre franco-prussienne de 1870? Les autorités frémissaient rien que d’y penser…

Une armée suisse en quête de son efficacité maximale

Esquissée en 1848, la centralisation prit un tour décisif en 1874, avec la Constitution dont nous fêtons d’ailleurs le 150e anniversaire cette année. Mais le processus est complexe et bute sur une résistance farouche des milieux fédéralistes, composés des radicaux romands et conservateurs catholiques, qui avaient déjà fait capoter un premier projet de nouvelle Constitution en 1872. Le projet introduisit également le référendum législatif facultatif en échange du transfert d’un certain nombre de compétences à la Confédération. Un premier projet de loi militaire échoua en 1895, avant de franchir le cap du suffrage populaire en 1907, sans un ultime baroud d’honneur des fédéralistes vaudois. Mais la question militaire de rebondir, sur un autre terrain.

L’armée doit affronter un grand débat qui touche à sa fibre démocratique. Obnubilé par les performances de l’armée prussienne, Ulrich Wille, le futur général de la 1914, veut en finir avec une armée organisée autour d’un principe strict de milice. Pour lui, et ses nombreux disciples, le citoyen-soldat cher à la mythologie helvétique doit impérativement revêtir sa seule casaque militaire dès qu’il rejoint les drapeaux. Le seul outil adapté pour transformer le citoyen en un soldat aguerri et apte au combat est le drill. Cette méthode, dont les résultats ne sont pas décapants (le général Guisan s’en distanciera avec fermeté), aura surtout pour effet de créer un fossé entre le commandement militaire et la population. Celle-ci est attachée à l’idée de l’armée de masse sur le modèle républicain, incarné par une armée de milice et populaire, que défendaient les adversaires de Wille.

L’armée peine à se mettre au diapason de l’après-1918, engluée dans une fausse situation de paix, qui se brisera en 1939. Mal équipée, l’armée se confine dans un concept du Réduit qui fait encore débat aujourd’hui. Elle entre dans l’après-guerre auréolée d’une gloire un brin mythifiée qui ne la prépare pas aux débats politiques surgis dans les années 1960. Tout l’Occident est concerné, alors que la société «traditionnelle», dont l’armée fait partie, est conchiée pour sa proximité présumée avec la société supposée autoritaire d’avant-guerre. L’heure est à la liberté du corps et de l’esprit, pas aux mœurs militaires porteuses d’une autorité honnie. L’armée, comme le rappelle l’affaire des Mirages, n’est pas épargnée par les scandales. Elle doit reformuler ses codes d’expression dans une société définitivement hostile à toute résurgence «drillienne». Si les conseils de soldat sont plutôt anecdotiques, le rôle de l’armée devient un vrai objet de discussion.

Les réformes se succèdent, rarement satisfaisantes, et n’aident pas l’armée à comprendre ce qui se trame derrière la votation sur l’avenir de l’armée de 1989. Certes victorieuse de ce combat, elle n’en sort néanmoins pas indemne. Les nouvelles réformes se réajustent, entre besoins en hommes (puis en femmes) et moyens à disposition, entre service civil et service armé, entre avions et fusils d’assaut. La crise déclenchée par la guerre en Ukraine ouvre un nouveau chapitre de l’histoire de l’armée suisse, dans un contexte d’engagement potentiel influencé par la définition qui sera donnée à la neutralité, de moins en moins comprise par nos alliés européens et américains. Une chose est sûre: la Suisse a réappris à réfléchir sur son armée, non plus en tant qu’élément du folklore national, mais en tant qu’instrument de défense militaire dans un contexte désormais instable.

Olivier Meuwly est historien. Spécialiste du XIXe siècle helvétique, il est l’auteur de nombreux essais sur la démocratie directe, le libéralisme et les partis politiques suisses.

Vous venez de lire un article tiré de notre dossier SÉCURITÉ, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°105).

Rudolf Jaun
Histoire de l’armée suisse. Du XVIIe siècle à nos jours

Trad. de l’allemand par Laurent Auberson
Alphil
Décembre 2023
560 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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