L’école, un enjeu politique à travers le temps

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écrit par Sébastien Lapaire · 10 March 2023 · 0 commentaire

Tout le monde rêve d’une école débarrassée de toute influence politique. Mais n’est-ce pas un vœu pieux? L’histoire le rappelle: à travers l’école, c’est l’avenir d’une société qui se joue. En Suisse, c’est même par la politique qu’elle a pu être pacifiée.

Que doivent apprendre les enfants? Qui est habilité à leur prodiguer un enseignement, et avec quels objectifs? Ces questions tourmentent les forces sociales de chaque pays depuis longtemps, au point de faire de l’école un champ de bataille politique où le bien de l’enfant est constamment indexé aux visions du monde qui s’affrontent. Pourtant, si apprendre à lire et à écrire est certes jugé fondamental, il faut attendre la Réformation pour que la nécessité d’une instruction élémentaire s’ancre dans les esprits: sa conviction est que la maîtrise de l’écrit et de la lecture permet seule le rapport immédiat avec le texte biblique.

Le XVIIIe siècle permet de franchir un palier supplémentaire, et décisif. Avec les Lumières, l’apprentissage scolaire est désormais considéré comme un passage obligé du citoyen en devenir vers la découverte de sa propre raison, vers la création d’un individu autonome capable de s’affranchir de toutes les superstitions et d’assumer sa liberté enfin reconnue. Rousseau contribue largement à ce regard nouveau jeté sur l’enfant et à la manière de l’aider à s’approprier tant la nature qui l’environne que son être propre. En Suisse, un Heinrich Pestalozzi jouera un rôle essentiel dans la diffusion d’une école ouverte à tous. Dans les principautés allemandes, la réforme de l’école est également à l’ordre du jour. Dans ce contexte, un art d’enseigner réservé aux ecclésiastiques, qui en eurent longtemps, selon les régions surtout catholiques, le monopole, semble incompatible avec les besoins supérieurs de l’enfant.

L’ordre étatique porté par les libéraux

Les curés et les nonnes, qu’ils appartiennent ou non à l’un des ordres particulièrement engagés dans la cause scolaire, sont désormais considérés comme les ennemis de la raison. On ne peut plus leur demander de s’occuper de jeunes gens chargés lorsqu’ils seront adultes, les garçons dans leur métier et les filles comme futures mères et éducatrices de leur progéniture, de mener le monde vers le savoir auquel seule la raison donne accès. Dans les pays protestants, la situation de l’école souffre également de sérieux déficits organisationnels. Bâtir les bases d’une école publique solide devient une priorité dès le début du siècle suivant. 

Plus que jamais, l’enseignement est placé au cœur d’une action étatique en cours d’élaboration et dont les cadres institutionnels sont encore fragiles. Si les milieux catholiques s’accrochent à une école conduite par l’Eglise au service des valeurs chrétiennes sur lesquelles elle est explicitement appelée à veiller, la pensée libérale, qui émerge dès les années 1820, s’articule tout de suite sur la diffusion du savoir dans une volonté très anticléricale. Héritier des Lumières, le libéralisme s’adosse à l’idée du progrès comme soubassement d’une humanité consciente de ses capacités, et le progrès ne peut surgir que du savoir. 

L’histoire de la Suisse sera particulièrement marquée par ce conflit entre libéralisme et conservatisme catholique et, souvent, l’école en constituera l’un des principaux aspects. Dans les cantons où ils ont conquis le pouvoir, entre 1830 et 1831, les libéraux portent un soin attentif à la question scolaire. Ils s’efforcent d’améliorer la formation des enseignants, comme le montre l’exemple du séminaire pédagogique fondé à Küsnacht par l’émigré allemand Ignaz Thomas Scherr. L’université n’est pas en reste: les futures élites du pays étaient obligées d’aller étudier en Allemagne pour parfaire leurs connaissances, elles pourront désormais fréquenter les Universités de Zurich et de Berne, fondées en 1833 et 1834. Les Académies de Lausanne et de Genève vivent en outre des heures glorieuses.

C’est que, pour les libéraux, l’école remplit un double objectif. Elle est d’abord censée former des artisans de ce progrès chanté sur tous les tons et, en même temps, des citoyens fiers de leur patrie. L’éducation physique, qui s’organise peu à peu sur la base des principes patriotiques enseignés dans les mouvements de gymnastes allemands du début du siècle, a clairement pour but de former des citoyens soldats, qui savent penser et se battre. Mais l’école libérale a aussi pour vocation de lutter contre la question sociale alors en pleine expansion. Grâce au savoir apporté à tous, les enfants pauvres pourront trouver plus facilement un emploi et, ainsi, échapper à leur triste destin. 

De l’expulsion des jésuites à la question fédérale

Non que les catholiques rejettent l’idéal patriotique assigné à l’école. Mais, pour eux, l’école est le siège de leurs traditions et il n’est pas imaginable de retirer cette mission à l’Eglise. Quand les radicaux relaient les libéraux dans la plupart des cantons protestants, le conflit s’aiguise. En 1844, les Lucernois, retombés sous un gouvernement conservateur, confient aux jésuites la gestion de leur école secondaire; c’est la provocation de trop. Deux opérations de corps francs lancées depuis Berne échouent. Les radicaux continuent toutefois à réclamer leur départ: dans le canton de Vaud, ce sera le prétexte pour la révolution de février 1845, qui voit les radicaux se substituer aux libéraux encore au pouvoir. La Diète fédérale bascule du côté des radicaux en 1847, en novembre éclate la guerre du Sonderbund. 

Maîtres de la rédaction d’une Constitution fédérale adoptée le 12 septembre 1848, les radicaux y inscrivent l’expulsion des jésuites. L’école est certes laissée aux cantons, mais elle est perçue comme le foyer du savoir et de l’essor économique, le principal agent de la prospérité de demain. Certains se demandent s’il faut privilégier l’enseignement technique, en phase avec les nouvelles attentes de la société, ou si une place doit être – Suite p. 31 réservée aux «humanités», à l’enseignement du latin. Le principe d’une école obligatoire, gratuite et laïque apparaît comme l’horizon à atteindre. La Constitution de 1874, en plus d’établir le référendum législatif facultatif, le grave dans le marbre des institutions fédérales. L’intransigeance radicale en la matière, alimentée par les théories des républicains français, comme Paul Bert très lu dans le catholique canton de Soleure, heurte de plein fouet un catholicisme suisse plutôt modéré, mais pas insensible aux discours pontificaux hostiles au libéralisme, à la démocratie et au socialisme, dont le Syllabus de 1864 sera l’un des sommets.

La mise en œuvre de la disposition constitutionnelle de 1874 avive la rivalité entre les deux camps. Partant du principe que les tests scolaires effectués auprès des recrues ont démontré la faiblesse de l’enseignement pratiqué dans les cantons catholiques, les radicaux hégémoniques veulent créer un poste de secrétaire, chargé de diligenter une vaste enquête dans tous les pays, dans la perspective d’une centralisation des compétences scolaires à l’échelon fédéral. Qualifié de «bailli scolaire», ce secrétaire ne verra jamais le jour. En 1882, au terme d’une rude campagne de votation, les radicaux subissent une lourde défaite, face aux conservateurs catholiques et protestants, coalisés pour la circonstance. L’école demeurera prérogative cantonale. En 1855, l’idée d’une Université fédérale installée à Zurich avait déjà été écartée.

Les «enfants terribles» du radicalisme

L’école est-elle désormais pacifiée? Va-t-elle pouvoir se dégager des contraintes politiques? En Suisse, sur le terrain religieux, sans doute. Ce ne sera pas le cas partout: en France, en 1984, une loi déchaîne les passions en remettant en cause le financement public de l’enseignement privé, en général d’obédience religieuse. La paix conclue entre les républicains et le monde catholique à la fin du XIXe siècle vole alors en éclat! François Mitterrand devra faire machine arrière, penaud… En Suisse, la politique ne quitte pas pour autant le champ scolaire. L’heure n’est pas encore aux réformes pédagogiques, mais, dès le début du XXe siècle, le corps enseignant est de plus en plus infiltré par le socialisme naissant. Même si les radicaux sont toujours largement majoritaires au sein de cette corporation, ils arpentent plutôt ses marges de gauche. La libérale Gazette de Lausanne les appelle les «enfants terribles» du radicalisme…

La «révolution culturelle» des années 1960 et 1970 aura un fort impact sur l’école. Il s’agit de réformer la société, faire advenir une liberté « authentique », la libérer de toute forme d’autorité, repenser ce qui unit les individus et renverser les rapports de domination qui oppressent les humains et exploitent la nature. L’école se trouve au cœur du dispositif réformateur, dans un grand élan «gramscien» qui stipule que la révolution ne pourra triompher que par la mainmise des «nouvelles» idées sur les ressorts culturels de la société. Il s’ensuivra une série de grands débats pédagogiques suspendus à la place qu’il convient d’accorder à la liberté de l’enfant et menés par des théoriciens plus ou moins issus du moule marxiste comme Ivan Illich, contempteur prolixe d’une croissance économique orchestrée selon le modèle capitaliste.

Ces débats n’ont jamais quitté la scène scolaire. C’est à travers eux que se forme le corps enseignant et ils ne resteront pas sans influence sur leurs parcours professionnels. En même temps, l’objectif libéral visant à livrer aux élèves les outils intellectuels de leur propre émancipation n’a pour l’instant jamais été trahi. Il n’empêche qu’à chaque nouvelle réforme (des plans d’étude à l’orthographe rectifiée), c’est en général en fonction des frontières politiques classiques que se regroupent ses partisans et ses adversaires. Lieu de conflictualité politique depuis des siècles, l’école ne revêt plus la dimension identitaire qu’elle a revêtue au XIXe siècle. Mais, dans un monde politique que balise toujours et encore le vieux clivage gauche-droite, l’école est encore l’un de ces marqueurs vers lesquel on regarde lorsque l’on s’avise de mesurer comment se meuvent les courants d’idées aujourd’hui.

Olivier Meuwly est historien. Spécialiste du XIXe siècle helvétique, il est l’auteur de nombreux essais sur la démocratie directe, le libéralisme et les partis politiques suisses.

Cet article est l’avant-goût d’une conférence que donnera Olivier Meuwly à l’occasion de la Journée libérale romande 2023, consacrée au thème de l’éducation et co-organisée par Le Regard Libre, l’Institut libéral et le Cercle démocratique de Lausanne, qui se tiendra le samedi 18 mars prochain à l’Hôtel Alpha-Palmiers, à Lausanne, de 09h00 à 15h45. Plus d’informations ici. Inscription obligatoire, gratuite pour les abonnés.

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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