«Pendant 400 ans, les catholiques n’avaient presque aucun droit»
Saint Patrick’s College, près de Dublin, a traversé plus de deux siècles d’histoire irlandaise. Le destin de cette institution catholique unique est révélateur d’un passé marqué par les conflits politiques et religieux.
Le Rev. Dr John-Paul Sheridan est prêtre catholique dans le diocèse de Ferns. Enseignant depuis sept ans au Saint Patrick’s College de Maynooth, dans le comté de Kildare près de Dublin, il y est actuellement doyen par intérim de la Faculté de théologie. Fondé en 1795, cet établissement d’enseignement supérieur se compose aujourd’hui de deux institutions distinctes qui cohabitent sur le campus: l’Université pontificale de Maynooth et le Séminaire national d’Irlande. Fin connaisseur de l’histoire de ce lieu, John-Paul Sheridan a accepté de répondre aux questions du Regard Libre.
Le Regard Libre: Lors de la fondation de l’université en 1795, l’Irlande était encore sous la domination britannique, hostile au catholicisme. Quelle était la situation des catholiques de l’époque?
Rev. Dr John-Paul Sheridan: Après l’intégration de l’Irlande au Royaume-Uni, une série de lois, connues sous le nom de Penal Laws (lois pénales), furent instaurées. Si elles visaient officiellement toutes les religions non anglicanes, leur cible principale n’en était pas moins les catholiques qui, en conséquence, n’avaient presque aucun droit. Il leur était interdit, entre autres, d’accéder à la fonction publique, de rejoindre l’armée, de posséder des terres au-delà d’une certaine superficie ou simplement un cheval d’une certaine valeur. Mais surtout, ils n’avaient pas accès à toute forme d’éducation au-delà du niveau primaire.

Comment se passait la formation des prêtres?
Pour le dire sans entrer dans les détails, l’application des Penal Laws durant 400 ans imposa aux catholiques désireux de devenir prêtres d’aller se former à l’étranger. Ils devaient se rendre en Europe continentale, dans différents «collèges», c’est-à-dire des maisons où ils vivaient ensemble et d’où ils se rendaient à l’université la plus proche. Sur toute la période, on a recensé plus de 56 de ces «collèges irlandais» à travers l’Europe, même s’ils ne furent jamais tous actifs en même temps.
Un jour pourtant, l’étau a fini par se desserrer…
Oui. Les Penal Laws restèrent en vigueur jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. En 1793, George III initia l’abolition de certaines d’entre elles. Son raisonnement: il n’était plus possible de bénéficier de la présence de soldats catholiques se battant pour lui dans son armée sans leur accorder certains droits.
Cet événement a donc ouvert la voie à la formation de Saint Patrick’s College?
Ce fut en effet un tournant majeur pour la formation en Irlande. Vers 1795, Thomas Hussey, futur premier président de l’institution, et Monseigneur John Thomas Troy, Archevêque de Dublin, commencèrent à faire du lobbying pour la création d’un séminaire, donc d’une institution offrant une éducation supérieure, pour former des prêtres en Irlande. L’autorisation fut obtenue et Saint Patrick’s College fut fondé en 1795, avec dix professeurs – certains Irlandais de retour d’Europe, mais aussi des professeurs de la Sorbonne ayant échappé à la Révolution – et trente étudiants.
Qu’est-ce qui a poussé la Couronne d’Angleterre à donner cette autorisation?
L’une des raisons était d’empêcher que les Irlandais n’allassent se former dans l’Europe révolutionnaire de l’époque, ce qui comportait le risque que des idées révolutionnaires fussent importées sur l’île. Une institution comme Saint Patrick, établie et financée par la monarchie anglaise, devait lui permettre d’obtenir le contrôle sur la formation du clergé catholique irlandais dans une période instable.
D’où vient le rôle central de Saint Patrick pour l’Eglise d’Irlande?
Saint Patrick n’a jamais été le seul lieu de formation de prêtres en Irlande. D’autres institutions existaient, mais il s’agissait de petits établissements, pas de grandes universités dotées d’infrastructures importantes. Saint Patrick’s College fut un temps le plus grand séminaire catholique du monde.
Combien de personnes cela représentait-il?
Il faut imaginer jusqu’à 600 personnes habiter ici, voire davantage au point culminant, avant la Deuxième Guerre mondiale, où le campus a pu accueillir jusqu’à plus de 700 personnes. Rien qu’en 1914, 109 prêtres furent ordonnés pour le seul séminaire de Maynooth. Et au total, on estime qu’entre 10 000 et 11 000 prêtres furent ordonnés ici depuis la fondation de l’institution.
L’église du séminaire figure en bonne place parmi les plus beaux joyaux du patrimoine architectural religieux irlandais. Mais son histoire est particulière…
Contrairement au reste des bâtiments, l’église n’a pas bénéficié du soutien financier de la Couronne d’Angleterre. Charles William Russell, président de Saint Patrick dès 1857, souhaitant doter l’université d’une église d’importance, a dû lancer une collecte de fonds. Mais au milieu du XIXe siècle, il n’était pas facile de lever des fonds pour une telle construction, puisqu’on construisait à l’époque énormément d’ouvrages, comme des églises, des couvents, des écoles, des hôpitaux, etc. Malgré tout, les fonds ont pu être réunis et les fondations de l’édifice ont été posées en 1875. La construction s’est terminée en 1895, pour le centenaire de Saint Patrick’s College.
En quoi cette église est-elle particulière?
En plus d’être intégralement ornée, elle est la plus grande église au monde dont toutes les places assises sont des stalles: pas moins de 454. Une telle architecture est spécialement conçue pour la récitation de l’Office divin, centrale dans la vie des séminaristes, où les psaumes sont chantés en alternance.

A-t-on une idée du coût de construction?
La construction a coûté à l’époque 20 000 livres pour le bâtiment et 9 000 pour l’ornementation, ce qui équivaut probablement aujourd’hui à des dizaines de millions. Tout cet argent avait été réuni par des dons généralement assez humbles d’une population dans l’ensemble très pauvre. Mais il y avait à l’époque une vraie fierté de cofinancer ce projet d’église et de séminaire, qui contribuait à envoyer des milliers de prêtres dans le monde entier. Si l’Irlande n’a jamais eu d’empire politique, comme les grandes puissances européennes, peut-être peut-on parler d’un empire spirituel.
Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com
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