Paris 2024 sous haute tension

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écrit par Sébastien Lapaire · 15 April 2024 · 0 commentaire

Le défi sécuritaire que représentent les Jeux olympiques fait l’objet d’un vif débat en France. Le sénateur Philippe Tabarot et Frédéric Péchenard, vice-président du Conseil régional d’Ile-de-France, se félicitent de la loi adoptée par la Chambre haute.

Sénateur du parti Les Républicains (LR), Philippe Tabarot est à l’initiative d’une proposition de loi adoptée fin février par le Sénat français visant la sûreté dans les transports. Son collègue de parti Frédéric Péchenard, en tant que vice-président du Conseil régional d’Ile-de-France et ancien directeur général de la police nationale, est un fin connaisseur des risques sécuritaires propres aux grands événements. Par leur dimension planétaire, les Jeux olympiques (JO) de Paris 2024 sont précisément le «grand événement» par excellence. L’histoire a montré que cette visibilité mondiale apportait son lot de risques. Les deux intéressés ne s’y trompent pas et nous font entrer dans les coulisses politiques de la préparation des Jeux.

Un effet d’aubaine

La loi Tabarot ne concerne pas seulement les JO 2024, mais son dépositaire reconnaît n’avoir pas choisi le moment au hasard: «Nous avons profité d’un contexte porteur pour enclencher la procédure accélérée. Sans le spectre des Jeux, le gouvernement ne l’aurait probablement pas acceptée.» Le texte ne sera donc lu qu’une fois dans chaque Chambre. Il a déjà été accepté au Sénat, mais doit encore être voté à l’Assemblée nationale. Son auteur se veut toutefois optimiste. Selon lui, le contenu du texte constitue une réelle avancée. Il relève pour partie du simple bon sens, explique-t-il, en facilitant par exemple la saisie d’armes.

Jusqu’aujourd’hui, si aucun officier de police judiciaire n’intervient dans l’heure suivant une saisie, les agents de sécurité doivent laisser repartir l’individu interpelé avec son hachoir ou son pic à glace! «Le texte, ajoute Philippe Tabarot, permettra aussi à la police d’intervenir aux abords des stations et des gares, ce qui aurait pu éviter l’attentat de la gare Saint-Charles de Marseille en 2017».

Le sénateur nous confie même que ce drame fut à l’origine de sa réflexion sur la nécessaire sécurisation des transports. Alors vice-président de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, il avait notamment découvert que, sans arrêté préfectoral, les agents de sécurité de la gare Saint-Charles n’avaient pas l’autorisation d’intervenir sur le parvis de la gare. Un changement d’envergure s’imposait donc.

La sécurité est une liberté

La loi Tabarot contient également l’introduction de technologies de pointe telles que les caméras-piétons ou des algorithmes qui permettraient de déceler les tentatives de subversion des JO. Certains collectifs ultra-écologistes appellent en effet leurs membres à se faire recruter en tant que bénévoles afin de perturber l’événement. L’utilisation de l’intelligence artificielle (IA) dans les logiciels des caméras, interdite par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), sera permise le temps des JO 2024. Une mesure digne de l’état d’urgence? «Je n’irais pas jusque-là. Je parlerais plutôt d’un état spécifique, en anticipation des menaces qui planent sur les JO», nuance Frédéric Péchenard. «En revanche, la reconnaissance faciale n’a malheureusement pas été autorisée», regrette-t-il.

Si le monde politique français a plutôt bien reçu le texte, il a été mal accueilli à gauche. Un comble, selon Tabarot: «Il vient compléter une loi de 2016 initiée par le Parti socialiste (PS). Entre-temps, la gauche a même voulu revenir sur la loi de 2016 alors que la situation sécuritaire a nettement empiré. Qu’il s’agisse d’ignorance ou d’un angélisme dévastateur, leur état d’esprit est à côté de la plaque.» Les détracteurs de la loi invoquent aussi les libertés fondamentales, menacées par le primat de l’IA: «Nous sommes dans un état de droit et comptons bien y rester, mais le premier droit est celui de se déplacer en sécurité», glisse Tabarot.

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Péchenard renchérit: «Etre attaché aux libertés revient à permettre à tous, et notamment aux femmes, de prendre les lignes de transport qu’elles veulent aux horaires qu’elles veulent. Les Franciliens l’ont majoritairement compris, car 71% d’entre eux sont favorables à la vidéosurveillance dans l’espace public. Nous devons donc savoir utiliser les techniques à notre disposition, et bien sûr les encadrer.» Quelle sera l’utilité de ces nouveaux outils, et quelle forme prendra leur encadrement? Ce débat ne commencera qu’à la fin des JO 2024, une fois que les techniques utilisées auront, ou non, fait leurs preuves.

Le spectre du terrorisme

La loi Tabarot entend répondre à la situation concrète sur terrain, qui n’est pas encourageante. «Un Français sur deux ressent l’insécurité dans les transports, les agressions sexuelles sont en forte augmentation, et on recense 125’000 vols et agressions par an», explique Tabarot. Une triste réalité, qui empire depuis une dizaine d’années, selon Péchenard: «Alors que les homicides et tentatives d’homicide avaient diminué de moitié entre 1990 et 2012, ils augmentent continuellement depuis 2015. Il s’agit d’un véritable mouvement de fond criminologique.»

Le renforcement de la sécurité dans les transports parisiens à l’approche de l’été est d’autant plus pertinent que les Jeux olympiques ont toujours été le réceptacle d’attaques en tous genres. D’où certaines inquiétudes. Dans une note de 2023, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) expliquait que «la question n’est pas de savoir si l’événement va être attaqué, mais plutôt quand et comment». Quelle meilleure occasion pour les terroristes qu’un événement d’envergure planétaire?

«Les transports, en particulier, sont une cible privilégiée du terrorisme», explique Tabarot. Les attentats y sont d’autant plus mortels qu’ils visent un public très dense, d’autant plus frappants que chaque usager s’y sent vulnérable, et d’au-tant plus anxiogènes qu’ils peuvent toucher tout le monde. Les terroristes ne s’y trompent pas: explosion du métro Saint-Michel en 1995, attentat coordonné des trains espagnols en 2004, attaque avortée du Thalys en 2015, drame de la gare Saint-Charles en 2017… La liste est longue.

L’important, c’est d’anticiper

Mais d’autres types de risques planent sur les transports. «Le risque social n’est pas à sous-estimer, selon Péchenard. La Régie autonome des transports parisiens (RATP) a déposé un préavis de grève. Cela pourrait grandement perturber l’événement puisque le métro et le RER seront les principaux modes de circulation.» Les grèves sont en effet au cœur de tous les débats, d’autant que la Société nationale des chemins de fer français (SNCF) aime à les placer dans des moments «stratégiques», comme elle l’a fait en février dernier, en pleines vacances scolaires.

Pour faciliter l’anticipation du problème, Philippe Tabarot défend le rehaussement du préavis de grève de 48 à 72 heures: «Cela nous aiderait à mieux nous organiser pour éviter de trop réduire le rythme des métros et de stocker trop de passagers sur les quais. Un mouvement de foule arrive vite dans ces conditions.» Le sénateur sait parfaitement de quoi il parle: il avait emmené son fils de six ans voir la finale de la Ligue des Champions de football en mai 2022. L’avant-match avait été chaotique : intrus escaladant les barrières, entrée refusée aux spectateurs munis de billets, manque de contrôleurs, mouvements de foule, transports saturés. «Le service de transports était totalement désorganisé, car la grève avait été déclenchée très tardivement. Un préavis de 72 heures aurait tout changé.»

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Le chaos de cette finale, qui avait retenti dans toute l’Europe, hante encore les autorités françaises. Il s’agit d’en tirer les bonnes leçons. «Nous avons conscience des claques que nous avons prises. A nous de prévenir, dissuader et éloigner le danger. Mais n’oublions pas que les Jeux olympiques sont avant tout une grande fête!», conclut le sénateur, confiant. Même son de cloche chez Frédéric Péchenard, à la région Ile-de-France: «Nous serons naturellement prêts pour les JO 2024, même si le risque zéro n’existe pas. Soyons confiants, car nous avons de grands professionnels à la tête de la police et au ministère de l’Intérieur.»


La cérémonie d’ouverture, une «folie criminelle»?

Elle est au centre de vifs débats dans le monde politique français, par son ampleur et son caractère inédit. Le 26 juillet, à 19h30, une cérémonie exceptionnelle ouvrira les JO de Paris. Elle prendra la forme d’un défilé de 160 bateaux transportant athlètes, artistes et médias sur un parcours fluvial de six kilomètres s’achevant en face de la Tour Eiffel.

Un programme alléchant qui pose cependant de nombreuses questions sécuritaires: la longue distance, l’obscurité, les 500’000 spectateurs prévus, l’exposition des bateaux aux différents risques, et la durée sans doute supérieure à quatre heures. Alors que toutes les cérémonies précédentes s’étaient déroulées en milieu fermé (et donc plus facilement sécurisable), le comité d’organisation des JO 2024 a vu beaucoup plus grand.

«Une folie criminelle», affirmait le criminologue Alain Bauer en novembre 2023 sur le plateau de France 5. Au-delà des débats sur le manque de policiers, c’est le format de la cérémonie qui l’inquiète : «Où mettez-vous les athlètes israéliens pendant 6h30? Sur un bateau, au vu et au su de tout le monde?» Bauer dénonce une «pulsion irrésistible consistant à composer, envers et contre tout, sans les conditions sécuritaires».

Interrogé à ce sujet, le sénateur Philippe Tabarot se veut plus mesuré et insiste sur l’enjeu de l’événement: «J’aurais été plus tranquille si elle avait eu lieu dans un milieu fermé, comme au Stade de France, mais je dois reconnaître que si tout se passe bien, cette cérémonie marquera l’histoire des JO.»

Ecrire à l’auteur: matthieu.levivier@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article tiré de notre dossier SÉCURITÉ, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°105).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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