Plongée dans les Lagunas Verdes, lacs les plus élevés de la planète

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écrit par Sébastien Lapaire · 18 November 2022 · 0 commentaire

Frédéric Swierczynski et Sébastien Devrient sont partis explorer les hautes altitudes du Mont glacier d’Ojos del Salado en Argentine. Cette montagne volcanique abrite les lacs les plus élevés au monde. Ils racontent leur expédition dans un nouveau film-documentaire.

Sis à 6’390 mètres d’altitude, dont la profondeur ne dépasse pas les dix mètres, le lac de cratère le plus élevé de la planète est éphémère. Sa formation est pendue à une série d’éléments favorables dont seule mère Nature détient le secret; un hiver froid, des sols bouillants et des vents appuyés servent à remplir une vase d’une centaine de mètres de diamètre seulement. Ojos del Salado est en réalité le volcan en activité le plus haut du monde. Sur cette montagne, les glaciers formés lors d’hivers froids disparaissent à une vitesse accélérée en raison des sols chauds, laissant ainsi la possibilité à des lacs de se former à très haute altitude.

C’est dans cette petite lagune que le Marseillais Frédéric Swierczynski, l’un des meilleurs spéléologues au monde, et le réalisateur veveysan Sébastien Devrient ont émis le rêve de plonger avec des bouteilles d’oxygène. Pourtant, pour seulement trente minutes de plongée, plusieurs semaines d’expédition sur les faces rocailleuses et parfois enneigées de ce Mont glacier – à la lisière entre l’Argentine et le Chili – sont nécessaires. Le périple est exigeant et à plusieurs égards dangereux. Et pour le rendre encore plus sensible, les deux hommes ont même choisi de s’y rendre seuls, en parfaite autonomie – avec un paquetage proche des 50 kilogrammes chacun. Ils y transportaient le matériel de survie, celui de plongée, ainsi que celui du tournage quotidien. L’aventure semble unique en son genre.

© Vertiges Prod, Une Goutte d’Eau sur un Volcan (2022, Ojos del Salado)

Sébastien Devrient n’a d’ailleurs jamais cherché à savoir si d’autres expéditeurs étaient parvenus à plonger dans cette lagune avant eux. Après quelques recherches menées de notre côté, ils ne sont (ou ne seront) pas les premiers. Selon El Ancasti, le quotidien local de San Fernando del Valle de Catamarca, le premier montagnard à être parvenu à découvrir les profondeurs cachées de ce Mont imposant situé sur la cordillère des Andes se nomme Hernán Miche. Il avait 42 ans lorsqu’il est parvenu à se filmer, avec son collègue Lauro Gutiérrez, sur les rives glacées du lagon début décembre 2019. 

Originaires de Trelew, dans la province de Chubut, Hernán et Lauro ont mis deux jours pour atteindre le plan d’eau. Après avoir installé leur bivouac à mi-chemin entre la vallée et le point de la lagune, ils avaient entrepris un grand travail de brise-glace pendant trois heures afin de pouvoir s’immerger vingt secondes dans une eau aux températures inférieures à zéro degré. L’épaisseur de la glace forée était équivalente à une couche de 75 centimètres, qui a cédé à coup de coupe-fers et d’un marteau de forgeron. 

Enneigées ou complètement sèches, les parois montagneuses d’Ojos del Salado restent insaisissables

«Je connais de nombreuses personnes qui ont eu l’idée ou ont essayé d’atteindre la lagune pour plonger, mais la météo leur a toujours joué un sale tour», s’était aussitôt exprimé Hernán Miche au terme de son expédition réussie. Ces mots, sans le savoir, ont été forts de sens pour Sébastien Devrient et Frédéric Swierczynski.

Lorsque les deux hommes ont approché pour la première fois les coteaux de cette montagne à 12’000 kilomètres de chez eux, c’était quelques mois avant l’exploit de l’alpiniste argentin, début 2019. Ils se sont imprégnés des us et coutumes de la région et des expériences partagées des indigènes de là-bas. Après 24 heures de 4×4, ils sont arrivés à Fiambalá, dans la province de Catamarca, en contrebas du Mont qu’ils comptaient gravir.

«Les locaux nous ont aussitôt assuré qu’il n’est pas bon de rester trop longtemps sur les fentes de ce glacier, explique Sébastien Devrient. Ce sommet se parcourt généralement en légèreté sur un aller-retour très rapide de deux ou trois jours. Donc tout le contraire de nous.»

La première expédition vers les hauteurs, en pur repérage, avait alors rapidement tourné court; passés le cap des 5’800 mètres d’altitude, une neige épaisse avait d’emblée eu raison de leurs chances d’atteindre la lagune 600 mètres plus haut. Ils avaient alors renoncé à poursuivre leur chemin. Ils ont alors décidé d’y retourner une année plus tard, gagnés par l’expérience des lieux.

© Vertiges Prod, Une Goutte d’Eau sur un Volcan (2022, Ojos del Salado)

Ils sont revenus à Fiambalá entre janvier et février 2020, après près de six mois de préparation sportive, psychologique et logistique. Ils se sont attachés à l’aide de trois guides et de leurs mules pour porter une grande partie du matériel jusqu’au col, avant de poursuivre les 1500 derniers mètres de dénivelé seuls, dans des conditions extrêmes. Volées de grêle persistantes, bourrasques de 150 km/h de vitesse et froid glacial, ils ont bravé le dur et le mal dans un périple voulu lent.

«Nous avions prévu de ne pas dépasser les 500 mètres de dénivelé par jour. Ceci dans le but de conserver l’énergie et de laisser le plus possible nos corps s’habituer aux très hautes altitudes, explique Sébastien Devrient. Nous avons alors eu le temps de faire un point d’appréciation à chaque étape de notre parcours.»

Tout au long du film, les deux protagonistes de l’extrême nous mènent alors vers une destination parmi les plus inhospitalières dont la Terre regorge, là où la vie, de fait, disparaît par manque de ressources. Le soufre est d’ailleurs présent partout à ces latitudes. Mésanges et volatiles de toutes tailles et pelages, présents dans toutes les pampas d’Amérique du Sud, ne s’aventurent jamais aussi haut, surtout lorsque la fonte des glaces est aussi avancée à cette période de l’année. «Pensez que même les mules savent qu’il ne faut pas dépasser le col, assure le réalisateur de Vevey. Elles savent qu’elles n’ont rien à faire plus haut. Il n’y a pas de mousse, pas d’insectes, pas d’oiseaux. On aurait beau les tirer pour qu’elles nous suivent, elles n’obéiraient pas. Nous sentons, à tous les instants, que nous ne sommes pas à notre place là-haut.»

Soudain, alors qu’ils avaient été bloqués par la neige un an plus tôt, cette fois-ci, à plus de 5’000 mètres d’altitude, c’est le manque d’eau qui guette les deux aventuriers. Les ruisseaux se font rares et les lacs semblent à sec. «Nous étions heureux de ne pas avoir été stoppés par la neige à la montée du col. Mais nous avons ensuite été déçus que l’hiver n’ait pas été plus neigeux dans la région. Cette sécheresse nous a grandement surpris.» Y a-t-il dès lors encore de l’eau dans la lagune visée? Voilà le cœur du suspense tissé par le récit. «Nous pratiquons des disciplines dans lesquelles seule la Nature décide, assure de son côté, par téléphone, Frédéric Swierczynski. Nous sommes contraints de la respecter. Moi, sans ambages, je la remercie.»

« Cette expédition est le fruit d’une inspiration artistique et sportive »

Malgré toutes les faiblesses que comporte l’essai qu’A. Alvarez nous proposait, en 1972, sur le suicide, certains points peuvent ici attirer notre attention. Lisez plutôt : «Plus la situation est improbable, plus grandes sont les exigences qu’elle impose à l’alpiniste, plus agréable sera ensuite le relâchement de toute sa tension. L’éventualité du danger ne fait qu’aiguiser son attention et sa maîtrise de soi. Là réside peut-être la raison d’être de tous les sports à risque : on élève délibérément le niveau d’effort et de concentration requis de façon, semble-t-il, à libérer son esprit des trivialités de la vie quotidienne. A petite échelle, c’est un modèle de vie.»

Dans cet essai, Alvarez découpe de façon rudimentaire deux notions centrales dans la conception d’un sport (ou d’un loisir de passion) extrême : celle de danger, puis celle de maîtrise de soi. Docteure en psychiatrie auprès de l’Institut Curie, Sylvie Dolbeault découpait, elle aussi, dans ses «Etudes sur la mort» (2009), deux pratiques antagonistes de concevoir la montagne. La première pratique, celle par esprit de compétition qui impose aux corps «une recherche effrénée de réalisation d’exploits au regard de l’autre», mène le plus souvent le sportif de l’extrême à affronter sans peur ni raison le danger de la mort. La pratique prend alors vie dans «le contexte d’un jeu excitant et défiant toutes les lois de la nature humaine.»

La seconde pratique de la montagne, celle dans laquelle s’inscrivent en plein Sébastien Devrient et Frédéric Swierczynski, est tout autre. Sylvie Dolbeault : «A partir du moment où l’individu est capable de reconnaître ses capacités et d’en apprécier les limites, l’activité de montagne et d’expédition peut devenir l’objet d’une expérience nouvelle, un lieu et un moment où se jouent de toutes autres valeurs.»

© Vertiges Prod, Une Goutte d’Eau sur un Volcan (2022, Ojos del Salado)

Dans leur confrontation avec la nature, les territoires mangeurs d’hommes d’Ojos del Salado, semblant vierges de toute trace de passage de l’homme, les deux aventuriers ont compris une règle élémentaire. Dans ces lieux, aucun mensonge n’est possible. Frédéric et Sébastien ont alors fait preuve d’une grande tolérance à la haute altitude. «On n’a jamais envie d’abandonner. On a dû évoluer dans des conditions difficiles, mais la capacité d’adaptation est ici un prérequis.»

Trois semaines de marche dans les cailloux et les pierriers pour n’avoir la possibilité de pouvoir plonger que 30 minutes dans une lagune perdue au milieu de rien, «c’est certainement une idée de sale gosse capricieux», plaisante Sébastien. Avant de tempérer: «Le cœur de l’expérience, c’est aussi de prendre des décisions les plus justes possibles à chaque moment. Nous avons certes volontairement évité de trop anticiper les choses pour nous assurer de bien les vivre, mais nous n’avons pas non plus fait preuve d’inconscience. Dans ces situations, ne pas pousser ses limites assez loin, ou les pousser trop loin, sont les deux grandes erreurs que l’on peut commettre.» La recherche de l’équilibre parfait est dès lors un travail de chaque instant.

«Cette expédition est le fruit d’une inspiration artistique et sportive, complète alors Frédéric. C’est un rêve et une curiosité à assouvir d’une manière réfléchie.» Une joie de vivre plus forte que la normale, couplée à une passion commune entre Fred et Seb, qui a naturellement pris vie un soir d’automne 2018, en marge du festival international du film d’aventure à Dijon. Cette nuit-là, le projet de gravir, puis de plonger au cœur du Mont Ojos del Salado, est devenu une évidence.

Ecrire à l’auteur: yves.dicristino@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°90).

Illustration de couverture: © Vertiges Prod, Une Goutte d’Eau sur un Volcan (2022, Ojos del Salado)

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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