Faut-il sanctuariser certains espaces naturels?
Sous l’effet des activités humaines, certains espaces naturels sont soumis à des pressions croissantes. Faut-il en interdire totalement l’accès aux individus? Deux rédacteurs du Regard Libre en débattent.
Nicolas Brodard
Photographe et rédacteur au Regard Libre
Oui. Notre existence, dans ses faits et gestes, nous intègre pleinement au sein de cette entité première que nous nommons nature. Cet ensemble nous surpasse sans intérêt pour le bon ou pour le mauvais, ni considération à l’endroit de notre présence. La survie de notre espèce est son bien et son but le plus exclusif. J’observe les finalités morales ou techniques du projet écologiste à travers le scientisme et l’ingénierie avec scepticisme: la volonté de maîtrise totale de l’appareil existentiel est une extension irrépressible des principes rationalistes et l’expression d’un anthropocentrisme tout-puissant. En termes logiques, je doute qu’il soit possible de penser notre rapport à la nature de manière exogène. Je crois néanmoins que notre espèce est dotée d’une extraordinaire faculté de conceptualisation symbolique lui permettant de matérialiser des allégories nécessaires à son propre entendement. A ce titre, je suis favorable à la création de sanctuaires voués à l’abandon, au laisser-faire, au mystère, libérés de nos études et de nos projections; vanités monumentales érigées puis délaissées au nom de la limite, mises en œuvre pour évoquer l’étroitesse de nos prérogatives et nous rappeler à la finitude. Au-delà des bienfaits utilitaires générés par ces espaces, le botaniste Francis Hallé – ardent promoteur des forêts primaires et initiateur d’un projet pluriséculaire sous nos latitudes – explique la raison qu’il place au sommet de ses considérations: «Parce qu’il n’y a rien de plus beau.»
Jonas Follonier
Fondateur et rédacteur en chef du Regard Libre
Non. Vouloir sanctuariser certains espaces est une chimère. D’abord, la mise sous cloche d’un domaine crée une frontière artificielle entre nature et société. Les écosystèmes n’existent pas en vase clos: ils dépendent d’interactions avec les activités de l’Homme. Sans paysans, pas de paysage. Sans chasseurs, pas d’espèces régulées. Ensuite, sanctuariser des zones «préservées» peut donner l’illusion que le reste du globe peut être librement exploité, ce qui encourage une logique de compensation plutôt que de responsabilité. Le soin de la nature doit se faire partout, pas seulement dans des endroits isolés. D’ailleurs, même sans intervention humaine, le sort de places «sanctuarisées» dépendra toujours de ce qui se passe à l’extérieur. Et les éléments physiques qui composent ces enclaves que l’on voudrait épargner du changement se modifient nécessairement. Il est illusoire d’imaginer une conservation sans entretien. Enfin, il est permis d’aller plus loin: y a-t-il un quelconque lieu qu’il conviendrait de maintenir le plus possible à l’identique? En aménagement du territoire comme en politique de manière générale, la démarche conservatrice n’a de sens que dans une optique d’essais et d’erreurs. Qu’est-ce qu’une tradition, sinon un progrès qui a passé l’épreuve du temps? Bien que chaque innovation doive être solidement justifiée, puisqu’on n’est jamais à l’abri d’une régression, ne nous fermons pas à la nouveauté, c’est-à-dire à la possibilité d’un bien que nous voudrons conserver.
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