Chaves Nogales, une plume face aux dogmes

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écrit par Sébastien Lapaire · 30 July 2025 · 0 commentaire

Ses reportages et son exil l’ont emmené aux quatre coins d’Europe pour documenter les bouleversements de son époque. Voilà que le Sévillan Manuel Chaves Nogales ressurgit aujourd’hui comme le meilleur journaliste espagnol du XXe siècle.

Manuel Chaves Nogales: ce nom avait disparu des mémoires durant des décennies. Condamné à l’oubli par la dictature franquiste et timidement réhabilité au retour de la démocratie, ce n’est qu’au XXIe siècle que sa figure réapparaît avec force, incarnant la «Troisième Espagne», celle qui ne fut ni fasciste ni révolutionnaire durant la guerre civile. Ces Espagnols qui, bien souvent au péril de leur vie, refusèrent les œillères doctrinaires.

Né à Séville en 1897 dans une famille de journalistes, Chaves Nogales n’a que 13 ans lorsqu’il commence à travailler au sein des rotatives locales. Viennent alors les reportages, l’incessante quête d’histoires d’un jeune rédacteur qui parcourt et raconte l’Andalousie pour plusieurs titres comme El Liberal ou El Sol. Carnet en main, cet infatigable travailleur développe un regard et un flair affûtés qui l’emmènent toujours au plus près des transformations de son temps.

Le tour d’Europe

Au début des années 1920, Chaves Nogales s’installe à Madrid. Il travaille pour les prestigieux journaux El Heraldo et Ahora, dont il deviendra le sous-directeur. Durant deux décennies, le journaliste chasse l’essence de son époque. Pionnier dans l’usage de l’avion, il parcourt le Vieux Continent, livrant des chroniques qui formeront Le tour d’Europe en avion (1929). Séquelles de la Grande Guerre, montée du fascisme, consolidation de l’Union soviétique… Ville après ville, sa plume pointe les secousses idéologiques et sociales qui annoncent les tremblements des années 1930.

Ce voyage en avion renforce son esprit inlassablement libre et critique. Sur le terrain, l’Andalou confronte les doctrines en vogue pour analyser leurs effets concrets. Disserter éternellement à leur sujet ne l’intéresse pas. Tandis qu’une partie des intellectuels européens s’enthousiasme pour l’expérience soviétique, le journaliste écrit, à la suite de ses reportages en URSS: «Répartir des tickets de rationnement et faire des discours, ils le faisaient avec facilité. Donner à manger était une autre affaire.»

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Le génie de Chaves Nogales: capturer, en une phrase ou une anecdote percutante, toute la densité d’une situation ou d’un caractère. A l’arrivée des nazis au pouvoir en 1933, sa curiosité le pousse à aller comprendre le phénomène allemand. A Berlin, le journaliste interviewe le ministre allemand de la Propagande, Joseph Goebbels, pour Ahora. Sa description du personnage en préambule de l’entretien: «Il possède la même capacité de suggestion et de domination que tous les grands illuminés, ces types monomaniaques comme Robespierre ou Lénine. (…) Il appartient à cette lignée dure des fanatiques, des hommes prêts à fusiller leur propre père au nom d’un idéal.» Les nazis se souviendront de cet affront quelques années plus tard.

A feu et à sang

«Antifasciste et antirévolutionnaire par tempérament», comme il se décrit lui-même, Chaves Nogales dérange. En juillet 1936, les généraux réactionnaires se soulèvent contre la fragile République espagnole. La guerre civile éclate, et le sous-directeur d’Ahora se retrouve bloqué à Madrid, en zone républicaine. Il y vit le siège de la capitale, ce qui donnera naissance à l’un des témoignages les plus clairvoyants sur cette guerre: A feu et à sang. Héros, bêtes et martyrs d’Espagne (1937).

Dans ce recueil de nouvelles, le journaliste espagnol jette la lumière sur la terreur des deux camps. Celle franquiste: les bombes fauchant des enfants dans les rues, les assassinats de prisonniers, l’angoisse des alarmes. Et la terreur républicaine: les traques de proches de l’Eglise et des conservateurs, les pillages et les pelotons d’exécution.

Le luxe de la liberté

Certains ne pardonneront jamais au journaliste cette rigueur et cette honnêteté intellectuelle. «Un homme comme moi avait accumulé suffisamment de mérites pour avoir été fusillé aussi bien par les uns que par les autres», écrira-t-il plus tard. Chaves Nogales n’est pas équidistant face aux deux camps, mais équanime. Proche du président Manuel Azaña, il se range du côté de la République au moment du soulèvement réactionnaire, mais refuse de fermer les yeux sur les crimes des milices républicaines.

A la fin de l’année 1936, alors que le gouvernement fuit à Valence, Chaves Nogales quitte l’Espagne avec sa famille. «Je suis parti lorsque j’ai eu la conviction intime que tout était perdu et qu’il n’y avait plus rien à sauver. (…) J’ai voulu m’offrir le luxe de n’avoir aucune solidarité avec les assassins. Pour un Espagnol, c’est peut-être un luxe excessif. Il se paie cher, assurément. Le prix, à l’heure actuelle, c’est la patrie.»

Manuel Chaves Nogales avec son épouse, Ana Pérez Ruiz. Madrid (1923), auteur inconnu. Crédit: Wikimédia

Agonie française

La France, terre historique des exilés espagnols, sera le refuge de Chaves Nogales dès 1937. Comme beaucoup d’intellectuels ibériques, il admire et idéalise le voisin français pour sa culture littéraire et politique. Sa déception ne tarde néanmoins pas à poindre, et elle est profonde. Dans un récit intransigeant, L’agonie de la France (1941), il documente le délitement de la société française et signale les causes du triomphe allemand en 1940.

La responsabilité de la défaite est largement partagée, selon le journaliste. D’une part, une frange des élites militaires, intellectuelles et administratives françaises se trouve en déliquescence morale et fait preuve d’une mollesse désespérante face aux fascismes environnants. «Nous avons le préjugé de croire que les grandes catastrophes ne peuvent surgir que dans un chaos apocalyptique, indique le journaliste exilé. De nos jours, elles arrivent de façon bien plus simple, avec une facilité terrifiante.»

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D’autre part, la faillite ne concerne pas seulement les élites: «Ce n’est pas l’intelligence des minorités qui fit défaut à la France, mais l’esprit de la masse. La vieille foi de cette masse en la démocratie, en la liberté, en les vertus civiques (…) avait été stupidement détruite. Faute d’un élan généreux du libéralisme, auquel elle devait depuis toujours sa spiritualité, la masse française était tombée dans un abject grégarisme de circonstance (…) En voulant détruire l’esprit libéral, on détruisit l’esprit français.»

L’exil londonien

A la suite de l’offensive allemande, Chaves Nogales doit à nouveau faire ses valises. Ce journaliste impertinemment libre figure dans les listes de la Gestapo depuis son entretien avec Goebbels. Il fuit à Londres, où il formule, empli d’espoir: «La catastrophe de la France, comme celle de l’Espagne, n’était pas une défaite définitive. L’océan ouvert nous montrait encore ses innombrables routes. Il existe encore des patries pour les hommes libres.»

En Angleterre, il collabore avec la BBC et la presse latino-américaine. Il y couvre la guerre, fasciné par la résistance britannique et convaincu de la victoire alliée. Or quelques semaines avant le Débarquement, il meurt d’une péritonite, le 8 mai 1944. Peu avant son décès, il se confie à un ami dans une lettre: «C’est horrible. J’ai attendu huit ans de voir le fascisme vaincu, et je vais mourir juste au moment où les Alliés vont libérer l’Europe.»

Dangereux pour les uns, embarrassant pour les autres, Manuel Chaves Nogales reste la voix d’une Espagne lucide, libre et par conséquent écrasée par son époque. Du fait de son parcours et de ses œuvres, ce «petit bourgeois libéral», comme il se définit dans A feu et à sang, montre la voie d’un journalisme rigoureux, éclairé et motivé par la volonté constante d’éveiller l’esprit des individus: «Avant d’écrire pour le public, il faut s’excuser de la prétention que cela suppose. Et la seule excuse valable, c’est de raconter, relater et transmettre.»

Journaliste et consultant, Pablo Sánchez est rédacteur au Regard Libre.

Vous venez de lire un article publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°118).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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