La cartouche de Ralph Müller: Le fardeau de la liberté

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écrit par Sébastien Lapaire · 19 February 2025 · 0 commentaire

Chaque mois, le youtubeur Ralph Müller livre son analyse cinglante d’un phénomène de société. Cette fois-ci sur le poids de la liberté.

Patrick Chamoiseau écrivait: «Porter la liberté est la seule charge qui redresse bien le dos». On perçoit toujours la liberté comme un idéal, en même temps qu’une évidence: on n’y voit qu’heureux présages et n’y soupçonne aucun piège. La liberté est désirable, son absence tenant presque du scandale. Pourtant, elle n’est ni gratuite, ni sans danger. Elle est une charge que l’individu doit apprendre à porter et qui peut lui jouer des tours. Il ne s’agit pas simplement de ne subir aucune contrainte externe, mais de se porter garant de soi à chaque instant de notre vie.

Etre l’architecte de mon destin, de ma semaine ou de l’heure qui suit, n’est pas une mince affaire. Car toujours je dois faire, évaluer, sacrifier, choisir. Le temps ne s’arrête pas, aussi est-ce une mission qui ne connaît pas de pause. La liberté nous offre un fameux éventail d’options, engendrant une incertitude et un doute constants qui charrient leur lot d’angoisse.

Si la liberté nous donne loisir de façonner notre existence, elle exige surtout que l’on supporte le poids énorme d’un tel devoir.

Il faut avoir la colonne droite pour supporter ce poids. La liberté, espace des possibles, peut s’assombrir en vaste gouffre. Quand on est livré à soi, elle peut devenir effrayante, donnant un vertigineux sentiment de solitude et d’impuissance. Elle nous fait sentir, pleinement, le fait même de notre existence et de notre condition. Je suis seul et ce qu’il m’advient ne tient finalement qu’à moi.

En l’absence de discipline et de direction, la liberté peut laisser place à nos motions les plus nocives, et d’être sans contraintes nous voilà sans limites. Livrés à ces motions qui font leur miel de conspirer à nos dépens. Paresse, vice, agréments veules: la liberté nous a rendus complices de notre chute, serf de nos failles. Insidieusement, elle a pris les traits d’une cage sans barreau.

On peut alors fantasmer un ordre qui nous soulagerait de cette pression, qu’à l’évidence on supporte mal. Rêver d’une vie de singe où la mécanique des gestes chasserait la fantaisie des songes. Car sentir notre existence ne nous est pas toujours plaisant. En fait, on s’évertue le plus souvent à tout sentir, excepté ça. C’est bien le sens du divertissement que de nous détourner du sentiment de notre être et de sa troupe d’idées sévères. Il faut avoir la tête dure pour accueillir ces pensées-là.

«Tu pourras dégénérer en formes inférieures, qui sont bestiales; tu pourras, par décision de ton esprit, te régénérer en formes supérieures qui sont divines» avertissait Pic de la Mirandole dans De la dignité de l’homme.

On jouit de la liberté à proportion qu’on en est digne. La liberté n’est pas un fait, c’est un défi. On pourrait même dire une épreuve, sans attacher à ce terme aucune valeur péjorative. Elle est l’épreuve de ce que notre humanité a de plus pur. Elle demande vertu, c’est-à-dire force, faute de quoi elle a tôt fait de se muer en fardeau. Elle nécessite du courage, de la volonté, de l’humilité aussi. Je ne peux me «régénérer en formes supérieures» que si j’accepte d’abord la part d’ombre qui m’habite.

Nos cieux à nous sont faits de terre. La liberté est un miroir et un tête-à-tête de brave. Il ne s’agit pas d’être libre ou non, une fois pour toutes, comme on est petit ou blond. Elle n’est ni un état, ni une qualité, elle est un procès. On ne devrait pas dire «Je suis libre», mais «Je fais libre»: «Je me fais libre». Elle n’est peut-être rien d’autre que le style de notre cran. Elle est amour, amour de soi.

Vous venez de lire une chronique tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°113).

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Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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