Le «Discours de la servitude volontaire» vu par Pascal Couchepin

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écrit par Sébastien Lapaire · 15 November 2024 · 0 commentaire

La fréquentation de ce texte du XVIe siècle, qu’Etienne de La Boétie a écrit entre 16 et 18 ans, a «quelque chose de rafraîchissant», selon Pascal Couchepin. Tous les mois, l’ancien conseiller fédéral partage une lecture qui l’a interpelé.

Sans Montaigne, le nom d’Etienne de La Boétie (1530-1563) serait probablement inconnu. Mais même avec Montaigne, peu d’entre nous ont lu le Discours de la servitude volontaire que La Boétie a écrit entre 16 et 18 ans.

Le texte est intense et court. Il vaut bien que l’on y consacre quelques heures de lecture. Chacune des pages de cet ouvrage est une réjouissance de l’esprit, à lire de préférence en français moderne! La Boétie a une culture fondée sur la maîtrise des grands auteurs latins et grecs, mais aussi une connaissance aiguë des événements de son temps marqué par les guerres de religion. La question qui le préoccupe est celle qui ressort du titre de son ouvrage: pourquoi les êtres humains, faits pour la liberté, l’abandonnent-ils si facilement pour se soumettre aux tyrans?

C’est un fait, affirme La Boétie, que la nature humaine aspire à la liberté. D’ailleurs, beaucoup d’animaux, dont la raison est faible par rapport à la nôtre, ne supportent pas leur captivité. Le cheval lui-même, le meilleur compagnon du gentilhomme, doit être traité avec prudence si l’on veut évider des ruades.

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La nature humaine nous porte tout naturellement à accepter l’obéissance aux parents – La Boétie n’est pas anarchiste avant l’heure – et la capacité d’agir selon la raison. Encore faut-il que la raison ne soit pas dévoyée. D’où l’importance de l’éducation. C’est à La Boétie que l’on doit l’idée qu’il vaut mieux une tête bien faite qu’une tête bien pleine. Dans cet esprit, la connaissance des anciens permet d’affiner le jugement critique en profitant de leurs expériences.

Mais qu’est-ce que la liberté? C’est d’abord et avant tout la capacité de conduire sa vie en faisant des choix raisonnables indépendants des passions. L’homme moderne définit exclusivement la liberté comme le droit de faire ce que l’on veut aussi longtemps que l’on ne porte pas atteinte à la liberté de son prochain. Au fond, les deux définitions ne s’opposent pas. Elles sont complémentaires, l’une valant pour l’éthique individuelle, l’autre déterminant les limites à définir par la loi de notre agir en société. Dans les conflits confessionnels de son temps, La Boétie appartient au parti de la tolérance et de la réconciliation entre protestants et catholiques, tout comme Montaigne.

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La liberté est naturelle à l’homme, et pourtant l’expérience montre que beaucoup y renoncent. La Boétie creuse les causes de cette complaisance coupable à l’égard des tyrans. Il dénonce tour à tour l’habitude, la coutume qui assoupit l’esprit de liberté, l’abêtissement qui corrompt le jugement, l’avidité qui transforme l’homme en courtisan, l’usage dévoyé de la religion, etc.

Depuis La Boétie, la plupart de ces thèmes ont été repris, approfondis, et pourtant la lecture de ce texte du XVIe siècle, œuvre d’un jeune, a quelque chose de rafraîchissant. On y voit naître les fondements théoriques et pratiques de ce que l’on peut nommer aujourd’hui un climat libéral.

Vers les précédentes chroniques de Pascal Couchepin

Vous venez de lire une chronique publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N°111).
Etienne de La Boétie
Discours de la servitude volontaire
Flammarion, coll.  «GF»
Juin 2016
[1546-1548]
240 pages
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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