Armée suisse: aux origines d’un système unique
S’il y a bien un pays où l’armée fait débat en permanence, c’est la Suisse. Retour sur l’histoire d’une institution encore bien vivante, construite sur un système de milice sans équivalents dans le monde.
Malgré la baisse considérable de l’effectif des forces armées dans les dernières décennies, environ 20’000 jeunes citoyens suisses arrivés à l’âge adulte entament chaque année leur service militaire. Ils s’inscrivent ainsi, avec plus ou moins de bonne volonté selon les cas, dans la longue tradition de notre armée de milice qui, bien au-delà de la naissance de la Suisse moderne au XIXe siècle, plonge ses racines jusqu’aux temps de la Confédération d’Ancien Régime. Retour sur l’histoire de cette institution à l’heure des débats politiques sur son budget.
Les milices cantonales
Si les Constitutions fédérales précédentes prescrivent déjà l’obligation générale de servir, la Constitution de 1999 est la première à mentionner explicitement le terme de «milice» concernant l’organisation militaire[1], en son article 58: «La Suisse a une armée. Celle-ci est organisée essentiellement selon le principe de l’armée de milice.» Mais comme souvent, la chose précède le mot: l’organisation militaire dans la Confédération a dès le début connu le système de milice, c’est-à-dire un système dans lequel il n’y a pas d’armée professionnelle, mais où ce sont des civils qui assument la charge de soldat quand cela est nécessaire.
Jusqu’à l’invasion française de 1798 et l’instauration de la République helvétique qui marquent les premiers pas vers la Suisse moderne, l’organisation des forces armées relève exclusivement des cantons. Depuis des siècles, les cantons disposent de leurs propres contingents de soldats organisés dès l’origine selon le système de milice et l’obligation de servir, sans structure au niveau confédéral. Si Machiavel, à la Renaissance, et d’autres au siècle des Lumières, comme Rousseau, ont vu dans le système de milice la manifestation d’un idéal républicain, celui du principe romain de l’identité du citoyen et du soldat, il faut noter que ce système répondait également à certaines exigences plus concrètes, comme la difficulté à faire accepter à la population le financement par l’impôt d’une armée professionnelle soldée et la méfiance politique qu’inspirait une armée de métier que l’on entretiendrait en permanence[2].
Le choc de 1798
Sur le plan du système de milice, il existe une certaine continuité entre l’Ancien Régime et la Suisse moderne. Toutefois, une rupture majeure intervient au crépuscule du XVIIIe siècle:
«La construction progressive d’une armée de milice nationale, écrit Rudolf Jaun, n’a pu se faire qu’après la liquidation de l’ancienne Confédération en 1798 et la création des bases constitutionnelles modernes sous le régime de la République helvétique, puis celui de la Médiation, de 1798 à 1813. Le principe de l’égalité devant la loi, inscrit dans la Constitution, est l’acte fondateur de la citoyenneté suisse et de l’obligation nationale de servir.»
Pour comprendre la rupture de 1798, il faut prendre la mesure de l’importance de l’événement: la défaite suisse face à l’armée française issue de la Révolution est un désastre. Les milices cantonales, impréparées, désorganisées, sans uniformité du point de vue de l’armement, des uniformes, combattant toutes sous leur propre bannière, sont absolument incapables de faire face aux Français.
On avait bien tenté, déjà au cours du XVIIe siècle, d’organiser une défense commune dans le cadre des défensionaux, des alliances entre cantons qui remontent pour les premières au XVIe siècle. Seulement, ces alliances faisaient face à de nombreuses difficultés au premier rang desquelles la disparité confessionnelle au sein de la Confédération et la nature politique de celle-ci, constituée d’Etats souverains et largement autonomes. Ainsi, les défensionaux ne purent jamais rassembler tous les cantons dans une défense commune, à l’exception notable du défensional de Baden, dont l’origine remonte à 1668, mais qui ne fut juré qu’une seule fois par tous les cantons, lors de la Diète de 1792[3].
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L’effondrement militaire de 1798 – comparable selon Pierre Streit, historien et officier de milice, à la débâcle française de 1940 – est un électrochoc qui met la Suisse sur les rails de la modernisation au niveau politique et militaire. Cependant, la transformation effective de l’organisation militaire du pays prendra du temps. La Constitution de 1798 introduit pour la première le service militaire national obligatoire pour tous les citoyens, une obligation qui toutefois ne s’imposera pas dans les faits. Cette obligation disparaît au niveau fédéral sous la Médiation (dès 1803) et n’apparaît pas non plus dans le Pacte fédéral de 1815, bien qu’elle reste inscrite dans les constitutions cantonales.
Une étape importante vers la concrétisation d’une défense fédérale unifiée est franchie en 1817, deux ans après que le second traité de Paris a marqué la reconnaissance par les puissances européennes de l’inviolabilité du territoire et de la neutralité perpétuelle de la Suisse. La Diète d’alors «se [met] en devoir de créer au moyen du Règlement militaire de 1817 une armée fédérale formée de contingents cantonaux»[4]. C’est la naissance d’un corps de milice au sein duquel, pour la première fois, «l’armement, les uniformes et l’équipement [sont] soumis à une réglementation commune». Fait significatif qui, parmi d’autres, témoigne de cette évolution: le drapeau suisse remplace les bannières cantonales dès 1840.
Le service militaire après 1848
En 1848, la Constitution fédérale promulguée après la guerre du Sonderbund proclame à nouveau le service militaire obligatoire, quoique dans les faits ce système ne s’impose pas encore. Si le système de milice est définitivement entériné, la centralisation véritable de l’organisation militaire est encore loin d’être une réalité: avec la loi fédérale sur l’organisation militaire de 1850, les cantons restent responsables d’une bonne part de la formation des soldats – la Confédération n’étant en charge que des grades supérieurs et des armes spéciales – et de fortes disparités entre eux demeurent.
Pas à pas, néanmoins, la centralisation s’impose. En 1874, le pouvoir de légiférer en matière militaire est entièrement transféré à la Confédération et le système des contingents cantonaux disparaît au profit de la mise en place de l’obligation de servir pour tous les citoyens aptes. Après des rebondissements, c’est avec la loi sur l’organisation militaire de 1907 que «l’entière responsabilité de la préparation et de l’instruction de l’armée fédérale», dit Pierre Streit, est transférée au niveau fédéral. Ainsi, le processus entamé en 1798 après l’invasion française aboutit, dans la première décennie du XXe siècle, à la mise en place d’une défense pleinement unifiée sous la direction du chef du bureau d’état-major, ancêtre de l’actuel chef de l’armée.
Les défis du XXe siècle
Si le XXe siècle épargne à la Suisse l’implication militaire directe dans les différents conflits qui l’ont émaillé, il n’en demeure pas moins une période de grands bouleversements: la guerre de tranchées de 14-18, qui voit l’arrivée fracassante des nouvelles armes sur le champ de bataille – chars d’assaut, aviation, utilisation de gaz; l’entre-deux-guerre, où un certain optimiste autour de la création de la Société des Nations laisse croire quelques années à la disparition des conflits armés; le réarmement des années 30 et le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale, qui se termine dans l’effroi face à l’invention et l’utilisation des armes nucléaires, susceptibles d’anéantir l’humanité; l’avènement enfin du monde bipolaire de la guerre froide, qui disparaît à son tour près d’un demi-siècle plus tard. Tous ces événements auront forcé la Suisse à réformer son armée à chacun de ses niveaux.
Des événements sociaux majeurs comme mai 1968 marquent aussi un tournant dans la perception de l’autorité des jeunes générations. Pour l’armée, il faut faire avec une multiplication des cas de refus de servir au nom de l’objection de conscience. C’est ainsi que naît en 1992 le service civil. La question de la présence des femmes dans l’armée s’est posée au XXe siècle, aboutissant à la création du Service complémentaire féminin en 1939, devenu Service féminin de l’armée en 1986.
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Autre élément d’importance, la montée du pacifisme dans les années 1980 fut aussi un défi pour l’armée. Né en 1982, le Groupe pour une Suisse sans Armée (GsSA) est depuis la figure principale de l’antimilitarisme en Suisse. Cependant, malgré quelques coups d’éclat, le GsSA n’est jamais parvenu à emporter une très large adhésion. Depuis les débuts, ses initiatives sont systématiquement désavouées par le peuple. En 2013, l’initiative populaire «Oui à l’abrogation du service militaire obligatoire», voulant inscrire dans la Constitution fédérale que «nul ne peut être astreint au service militaire» est soutenue par le Parti socialiste, le Parti chrétien-social et Les Verts, mais massivement rejetée par le peuple à plus de 73%, ainsi que par l’ensemble des cantons.
Une décennie plus tard, les discours abolitionnistes sont encore moins audibles: l’invasion russe de l’Ukraine dès 2022 a indéniablement renforcé le statut de l’armée en Suisse. Elle nourrit néanmoins le débat sur le type d’armée dont la Suisse a besoin dans un contexte de transformations politiques, démographiques et sociales. Toutefois, le système de milice et le service militaire obligatoire n’ont pas dit leur dernier mot. Pierre Streit l’écrivait encore en 2016 dans son Histoire militaire suisse:
«L’armée de milice reste avant tout l’expression d’un consensus social et idéologique qui fonde la culture politique du pays, malgré l’antimilitarisme de la gauche parlementaire, la critique annuelle des dépenses militaires ou la mauvaise humeur du citoyen-soldat lors de son entrée en service.»
Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com
Vous venez de lire un article contenu dans notre dossier MILICE, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°109).
[1] Voir l’entrée «Système de milice» dans le Dictionnaire historique de la Suisse (DHS).
[2] Voir Ruldolf Jaun, Histoire militaire de la Suisse.
[3] Voir l’entrée «Défensionaux» du DHS.
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