Marco Taddei: «L’engagement milicien n’est pas un coût, mais un investissement»

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écrit par Sébastien Lapaire · 14 September 2024 · 0 commentaire

Pour les milieux économiques, le système de milice est une clé du succès du pays. Directeur romand de l’Union patronale suisse, Marco Taddei nous explique les bénéfices de ce système pour les entreprises malgré la réticence d’une partie d’entre elles.

Bien que l’engagement milicien puisse sembler en contradiction avec les exigences du monde du travail, le système suisse de milice a reçu un soutien massif en 2015 de plus de 200 entreprises et organisations économiques de poids, parmi lesquelles economiesuisse et l’Union patronale suisse (UPS). Pour comprendre les atouts de ce système pour l’économie, Le Regard Libre s’est entretenu avec Marco Taddei, directeur romand de l’UPS. Fort de plus de 30 ans d’expérience dans les associations patronales, il nous confie ses perspectives sur l’engagement milicien et souligne les efforts nécessaires de la part des entreprises pour valoriser et pérenniser ce modèle unique.

Le Regard Libre: Les milieux économiques affichent régulièrement leur soutien au système suisse de milice. Cela peut paraître contre-intuitif, étant donné que l’engagement milicien empiète nécessairement sur le temps de travail. Comment expliquez-vous ce soutien de la part des entreprises?

Marco Taddei : D’abord, le système de milice est constitutif de l’identité suisse, c’est un pilier de notre modèle à succès. Le système de milice améliore la cohésion entre la société, l’économie et le monde politique. Il induit une meilleure compréhension et un meilleur équilibre des forces entre ces trois domaines qui n’ont pas le même mode de fonctionnement. Ensuite, une politique composée de miliciens est un frein au développement de l’Etat et surtout de l’administration. C’est une dimension sous-estimée de ce modèle. Et au niveau des décisions politiques, ce système renforce leur légitimité et assure une certaine efficacité dans leur mise en œuvre, car elles sont prises par des acteurs ancrés dans la société et l’économie. Les besoins de l’entreprise et de la société sont ainsi mieux représentés.

Concrètement, qu’est-ce que le système de milice apporte aux entreprises?

L’engagement politique d’un collaborateur est positif pour l’entreprise, car ce dernier accroît ses compétences. Il est confronté à d’autres réalités, à d’autres problèmes et cela ne peut être qu’enrichissant. Et bien sûr, le collaborateur développe un réseau important. Le fait d’être en contact avec d’autres personnes, de manière directe ou indirecte, se répercute favorablement sur lui et par ricochet sur l’entreprise. C’est accord gagnant-gagnant. On a souvent cette approche un peu myope de voir l’engagement milicien comme un coût ou une perte de temps, mais il faut le voir comme un investissement.

L’absence de l’employé pour obligation de servir, par exemple, peut entraîner un coût organisationnel plus ou moins important selon la taille de l’entreprise. Avez-vous des retours d’inquiétudes ou de plaintes sur l’aspect purement financier de ces absences?

Très franchement, non. Le collaborateur-soldat est un état de fait complètement intériorisé dans notre mode de fonctionnement. En Suisse, on est assez souple et pragmatique. Les entreprises arrivent à compenser les trois semaines d’engagement militaire. En recrutant un jeune entre 20 et 40 ans, l’entreprise sait parfaitement qu’il y aura cet aspect à gérer. Et pour des employés qui font une carrière dans l’armée, l’école d’officier est une des meilleures écoles de management donc, encore une fois, ça ne peut être que positif dans le développement d’un collaborateur.

On a parfois l’impression que la position du patronat est favorable sur un plan théorique, mais moins dans la pratique. Une étude de la Haute école spécialisée des Grisons réalisée en 2019 montre que seulement 9% des employeurs promeuvent activement l’engagement milicien. N’est-il pas temps pour les entreprises de montrer concrètement leur attachement au système de milice?

Cela fait plus de 30 ans que je suis actif dans le milieu des associations patronales et la question du système de milice n’a jamais été à l’ordre du jour d’une séance. Ça ne fait pas partie des objets sur lesquels on se penche. Bien que ce soit un sujet qui revient lors de discussions informelles, on ne ressent pas plus que ça le besoin d’en parler publiquement et de sensibiliser. Il y a régulièrement des études sur les élites en Suisse et, en schématisant, le portrait de l’élite suisse, c’est quelqu’un qui a fait ses études à Saint-Gall, travaille dans une banque, est membre du PLR et colonel dans l’armée. C’est notre modèle. On retrouve de nombreux officiers dans les instances dirigeantes des entreprises et dans les associations patronales, ce qui entraîne une acceptation et un soutien implicites. Donc nous ne sentons pas le besoin de valoriser et de sensibiliser.

Pourtant, certaines communes peinent à trouver des citoyens qui s’engagent localement et l’armée fait face à de nombreux défis. Les milieux économiques et les organisations patronales ne doivent-ils pas faire un pas en plus pour défendre ce système?

Oui, peut-être que vous avez raison. Notamment en mettant en avant des bonnes pratiques, des exemples de réussite. Pour le moment, nos actions de soutien au système de milice sont ponctuelles et sans lendemain. Si l’on veut sauvegarder et pérenniser ce système qui fait la force de notre pays, il faudrait une action de sensibilisation beaucoup plus large. Mais pas seulement de la part des milieux économiques.

Quand vous discutez de notre système avec des partenaires étrangers, qu’en pensent-ils?

Il y a de l’étonnement et de la curiosité, mais pas de remise en question. Cependant, dans les grandes entreprises suisses, un certain nombre de managers viennent de l’étranger. Ils ont une approche mondialisée et ne connaissent pas forcément la réalité suisse et le système de milice. Dans ce cadre-là, je pense qu’il peut exister des directives internes qui ne favorisent pas le système de milice. On y est moins enthousiaste lorsqu’un collaborateur annonce vouloir s’engager en politique par exemple.

Comment avez-vous vu l’engagement milicien évoluer au fil du temps?

J’ai encore de bons exemples d’engagement autour de moi, mais c’est un système en perte de vitesse. Une des explications est l’individualisation de la société. L’économiste Albert Hirschman a écrit un livre de sociologie politique appelé «Bonheur privé, action publique». Il y explique qu’au cours du XXe siècle, il y a une alternance chez les individus entre des cycles de dominance entre le bonheur privé et l’action publique. Je pense que nous nous trouvons dans une phase de bonheur privé. La réussite personnelle importe plus que l’action publique. C’est une tendance importante. On voit aussi que chez les jeunes générations notamment, le travail a perdu de sa centralité. La vie personnelle et les loisirs prennent le dessus.

Vous pensez que les jeunes sont moins enclins à l’engagement citoyen, malgré tout ce qu’on entend sur la «jeunesse pour le climat», les causes «sociétales», etc.?

Je pense que oui. La tendance globale est de penser d’abord à soi-même, de travailler à 80% pour avoir ses trois jours de congé afin de faire du ski ou de la plongée, au lieu de consacrer un jour à une association ou à un parti. Toutefois, si l’on se limite au champ politique, il faut reconnaître que l’engagement est de plus en plus complexe. J’ai fait de la politique sur le plan communal et j’ai été étonné de la complexité de certains dossiers, alors que je suis très au fait de ce milieu. Cette complexité peut être dissuasive. Il y a aussi la question de la rémunération. Dans ma commune, l’exécutif travaillait à 50%, mais ce temps n’était pas suffisant pour les dossiers. Cela implique un plus fort taux de travail et une rémunération plus conséquente. La complexité de la politique amène à la professionnalisation. 

L’initiative pour un service citoyen est en bonne voie d’aboutir et être soumise au vote des citoyens. Cette initiative veut que tous les jeunes – hommes et femmes – s’engagent au bénéfice de la collectivité et de l’environnement, bien au-delà de la seule obligation de servir dans le domaine militaire ou de la protection civile. Qu’en pensez-vous?

Il y a un inversement des approches. On passe d’un engagement sur une base volontaire à une imposition par en haut. A titre personnel, je m’oppose à cette approche. C’est symptomatique du manque de volonté de s’engager. Je préférerais un regain d’engagement par le bas. 

Les politiciens de milice au sens strict n’existent quasiment plus au niveau national. Est-ce un problème pour le sens des réalités de nos élus?

A mon sens, oui. Il y a un problème de légitimité des décisions et de leur mise en œuvre, mais aussi une question de représentation des intérêts. Il y a par exemple une surreprésentation des agriculteurs, alors que l’agriculture représente 1% du produit intérieur brut. On nous dit que l’agriculteur travaille sept jours sur sept, qu’il se lève le matin pour traire les vaches, etc. Et il a le temps pour s’engager… En revanche, les représentants de l’économie se comptent sur les doigts d’une main. La question est de savoir pourquoi les agriculteurs peuvent se permettre cet engagement et pas les chefs d’entreprise.

Le rapport à l’engagement est-il différent entre les agriculteurs et les chefs d’entreprise?

La rémunération des agriculteurs dépend de l’Etat. Leur engagement s’explique sans doute en partie par une volonté de rester proche de l’Etat afin de garantir un soutien fort au secteur. Pour eux, c’est une question de survie de la profession et ils sont très bien organisés pour cela. En revanche, du côté des milieux patronaux et économiques, la situation est différente. Les entreprises n’ont pas d’attentes particulières envers l’Etat, si ce n’est le maintien des conditions-cadres. Par conséquent, il y a moins d’incitation à s’engager politiquement. Le rapport à l’Etat est très différent. Le chef d’entreprise n’a pas besoin de la main publique pour assurer la survie de son entreprise. De plus, il se concentre souvent sur ses propres affaires et est soumis à la pression de la concurrence internationale, ce qui lui laisse moins de temps pour s’engager.

A l’UPS, vous compensez ce manque de représentation de l’économie parmi les élus en intervenant auprès d’eux.

Oui, c’est notre rôle et il est précieux. Le système politique suisse est ouvert et le lobbying est admis. Nous avons notre voix au chapitre sur la phase préparlementaire. Cependant, nous ne sommes pas présents en plénum et chaque parlementaire est libre de voter ce qu’il veut. Dans tous les cas, c’est une faiblesse d’avoir un Parlement sans forte représentation de chefs d’entreprise. 

Alors que la démographie diminue et la main-d’œuvre manque dans tous les secteurs, comment voyez-vous la viabilité du système de milice sur le long terme d’un point de vue économique?

La démographie n’est pas une variable explicative forte. Et pour les entreprises qui sont frappées par une pénurie de main-d’œuvre, elles se débrouillent et survivent. Des mesures sont prises et continueront à être prises, je l’espère, par exemple sur le plan de l’augmentation du volume de travail. Et grâce à la force de résilience de l’économie suisse, nous pourrons maintenir ce système de milice qui n’aura pas de conséquences directes sur le bon fonctionnement des entreprises.

Sur le moyen terme, quels points d’amélioration voyez-vous pour renforcer le système de milice sans affecter la productivité des entreprises?

Un premier point que nous avons évoqué est celui de la valorisation du système de milice. En tant qu’organisation économique, notre rôle est peut-être de mettre davantage en avant les atouts et les vertus de ce système. Ensuite, au niveau de l’entreprise, nous devons arriver à une plus grande flexibilité des horaires pour faciliter l’engagement. Avec un peu de bonne volonté et d’organisation, tout est possible. Si un chef d’entreprise décide de passer de cinq à quatre jours de travail par semaine, cela demande un travail en amont. Pour un changement comme celui-ci, l’expérience montre qu’il faut améliorer l’information sur les présences et les vacances. C’est la même chose pour un collaborateur qui partirait douze semaines à Berne par an. Si l’on veut, on peut.

Ecrire à l’auteur: pablo.sanchez@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse contenue dans notre dossier MILICE, publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N°109).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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