La «grande convergence»: l’égalité mondiale et ses inconvénients

32 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 15 January 2024 · 0 commentaire

Depuis le début du siècle, les inégalités de revenus diminuent au niveau mondial. Mais elles augmentent en Chine, en Inde, en Russie, aux Etats-Unis et à l’intérieur des pays européens – pas en Suisse. Explications d’un phénomène inédit, amené à se poursuivre.


L’article original de Branko Milanovic est paru en anglais dans le magazine américain Foreign Affairs. Le Regard Libre y a ajouté un complément sur la Suisse.


Nous vivons dans une époque marquée par les inégalités – c’est du moins ce que l’on entend fréquemment. Partout dans le monde, mais surtout dans les économies riches de l’Occident, le fossé entre les riches et les autres se serait creusé année après année, et serait devenu un gouffre, répandant l’anxiété, attisant le ressentiment et ébranlant la vie politique. Ce phénomène serait à l’origine de tous les maux: de l’ascension de l’ex-président américain Donald Trump au vote pour le Brexit au Royaume-Uni, en passant par le mouvement des «gilets jaunes» en France et les récentes manifestations des retraités en Chine, où le taux d’inégalité des revenus est l’un des plus élevés au monde. La mondialisation, dit-on, a peut-être enrichi certaines élites, mais a nui à beaucoup d’autres personnes, en ravageant d’anciennes régions industrielles et en rendant les gens réceptifs aux discours populistes.

Il y a beaucoup de vérités dans ces discours – si l’on ne considère que chaque pays pris isolément. Si l’on dépasse le niveau de l’Etat-nation et que l’on s’intéresse à l’ensemble du globe, le constat est différent. A cette échelle, l’histoire de l’inégalité au XXIe siècle est inversée: le monde est en train de devenir plus égalitaire qu’il ne l’a été depuis plus d’un siècle.

Le terme «inégalité mondiale» fait référence à la disparité des revenus entre tous les citoyens du monde à un moment donné, corrigée des différences de prix entre les pays. Elle est habituellement mesurée par le coefficient de Gini, qui va de zéro, dans le cas hypothétique d’une égalité totale où chaque personne gagnerait le même montant, à 100, cas hypothétique où un seul individu percevrait tous les revenus. Grâce au travail empirique de nombreux chercheurs, les économistes peuvent dessiner les contours généraux de l’évolution de l’inégalité mondiale estimée au cours des deux derniers siècles.

Depuis l’avènement de la révolution industrielle au début du XIXe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle environ, les inégalités mondiales se sont accrues à mesure que la richesse se concentrait dans les pays industrialisés occidentaux. Elles ont atteint leur paroxysme pendant la guerre froide, lorsque le globe était communément divisé en «premier monde», «second monde» et «tiers monde», désignant ainsi trois niveaux de développement économique. Puis, il y a une vingtaine d’années, les inégalités mondiales ont commencé à diminuer, en grande partie grâce à l’essor économique de la Chine, qui était jusqu’à récemment le pays le plus peuplé du monde. L’inégalité mondiale a atteint son apogée avec un indice de Gini de 69,4 en 1988. Il est tombé à 60,1 en 2018, un niveau qui n’avait pas été atteint depuis la fin du XIXe siècle.

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L’évolution vers un monde plus égalitaire n’est pas automatique. Aujourd’hui, la Chine est devenue trop riche pour être en mesure de continuer à contribuer à une réduction significative des inégalités dans le monde, et de grands pays tels que l’Inde pourraient ne pas connaître la croissance nécessaire pour produire le même type d’effets que celui observé chez son voisin. L’évolution des pays du continent africain sera alors déterminante: le continent pourrait être à l’origine de la prochaine grande réduction de la pauvreté et des inégalités à l’échelle mondiale. Mais même si les inégalités mondiales diminuent, cela ne signifie pas que les troubles sociaux et politiques à l’intérieur des différents pays diminueront. Bien au contraire. En raison des grandes différences de salaires au niveau mondial, les Occidentaux pauvres ont été pendant des décennies parmi les personnes les mieux rémunérées du monde. Ce ne sera plus le cas, car les non-Occidentaux, dont les revenus augmentent, délogeront les Occidentaux pauvres et la classe moyenne de leur position privilégiée. Cette évolution va accentuer la polarisation dans les pays riches, entre ceux qui sont riches selon les normes mondiales et ceux qui ne le sont pas.

Les trois périodes de l’inégalité

La première période d’inégalité mondiale, qui s’étend approximativement de 1820 à 1950, est caractérisée par une augmentation constante des inégalités. A l’époque de la révolution industrielle (vers 1820), l’inégalité mondiale était plutôt modeste. En 1820, le produit intérieur brut (PIB) du pays le plus riche (le Royaume-Uni) était cinq fois supérieur à celui du pays le plus pauvre (le Népal). Aujourd’hui, le PIB du pays le plus riche est plus de 100 fois supérieur à celui du pays le plus pauvre. A l’échelle mondiale, l’indice de Gini était de 50 en 1820. De nos jours, c’est un indice typique de pays très inégaux, comme c’est le cas au Brésil ou en Colombie. Mais si l’on considère le monde dans son ensemble, un tel niveau d’inégalité est en fait plutôt faible. A titre de comparaison, les Etats-Unis affichent actuellement un indice de Gini de 41, tandis que le Danemark, une démocratie sociale fière de son égalitarisme, affiche un indice de 27.

La croissance de l’inégalité mondiale au cours du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle a été alimentée à la fois par des écarts croissants entre les différents pays (mesurés par les différences entre leurs PIB par habitant) et par des inégalités accrues à l’intérieur des pays (mesurées par les différences entre les revenus des citoyens dans un pays donné). Les différences entre les pays reflètent ce que les historiens de l’économie appellent la grande divergence, c’est-à-dire la disparité croissante entre, d’une part, les pays industrialisés d’Europe occidentale, d’Amérique du Nord et, plus tard, du Japon, et, d’autre part, la Chine, l’Inde, l’Afrique australe, le Moyen-Orient et l’Amérique latine, où les revenus par habitant ont stagné, voire diminué. Ce contraste économique a eu pour corollaire une évolution politique et militaire, avec des Etats impériaux en plein essor qui ont déstabilisé dans leur sillage des Etats moribonds ou conquis. Cette période coïncide avec la conquête européenne de la majeure partie de l’Afrique, la colonisation de l’Inde et de l’Asie du Sud-Est, et la colonisation partielle de la Chine.

La deuxième période d’inégalité mondiale s’étend sur la seconde moitié du XXe siècle. Elle se caractérise par une très forte inégalité mondiale, fluctuant entre 67 et 70 points au coefficient Gini. L’inégalité entre les pays était extrêmement élevée: en 1952, par exemple, les Etats-Unis affichaient un PIB par habitant 15 fois supérieur à celui de la Chine; avec 6 % de la population mondiale, les Etats-Unis produisaient 40% de la production planétaire. Les inégalités à l’intérieur des pays, cependant, diminuaient presque partout. Elles ont diminué aux Etats-Unis lorsque l’enseignement supérieur est devenu plus répandu et plus abordable pour les classes moyennes et que des rudiments d’un Etat-providence sont apparus. Elles ont également diminué en Chine communiste, avec la nationalisation d’importants actifs privés dans les années 1950, puis avec l’égalitarisme compulsif de la Révolution culturelle. Pareil phénomène en Union soviétique, lorsque les réformes du dirigeant Nikita Khrouchtchev ont réduit les salaires excessivement élevés et les avantages de la nomenklatura stalinienne.

La seconde moitié du XXe siècle, période où les inégalités sont les plus fortes au niveau mondial, est également l’époque des «trois mondes»: le premier monde des pays capitalistes riches, principalement en Europe occidentale et en Amérique du Nord ; le second monde des pays socialistes un peu plus pauvres, notamment l’Union soviétique et l’Europe de l’Est; et le tiers monde des pays pauvres, principalement en Afrique et en Asie, dont beaucoup sortent à peine d’une période de colonisation. Les pays d’Amérique latine sont souvent ajoutés à ce dernier groupe, même s’ils étaient, en moyenne, plus riches que les autres pays du tiers monde et qu’ils jouissaient de leur indépendance depuis le début du XIXe siècle.

Evolution de l’indice de Gini. © Travail de l’auteur
Evolution de l’indice de Gini. © Travail de l’auteur

Cette phase se poursuit dans la décennie qui suit la fin de la guerre froide, mais cède la place à une nouvelle époque à l’aube du XXIe siècle. Depuis vingt ans, l’inégalité mondiale diminue et continue à le faire aujourd’hui. Elle est passée de 70 points de Gini autour de l’an 2000 à 60 points de Gini deux décennies plus tard. Cette diminution de l’inégalité mondiale, qui s’est produite sur une courte période de 20 ans, est plus rapide que l’augmentation des inégalités mondiales au cours du XIXe siècle. Cette diminution est due à l’essor de l’Asie, en particulier de la Chine. Ce pays a contribué massivement à la réduction des inégalités mondiales pour plusieurs raisons: son économie partait d’une base modeste et a donc pu croître à un rythme spectaculaire pendant deux générations. Au vu de sa forte population, cette croissance a touché entre un quart et un cinquième de l’ensemble des habitants de la planète.

En raison de sa population importante et de sa pauvreté relative, l’Inde, le pays le plus peuplé du monde, pourrait jouer un rôle similaire à celui que la Chine a joué au cours des 20 dernières années. Si un plus grand nombre d’Indiens s’enrichissent au cours des prochaines décennies, ils contribueront à faire baisser les inégalités mondiales. Si de nombreuses incertitudes pèsent sur l’avenir de l’économie indienne, les progrès réalisés au cours des dernières décennies sont incontestables. Dans les années 1970, la part de l’Inde dans le PIB mondial était inférieure à 3%, alors que celle de l’Allemagne, grande puissance industrielle, était de 7%. En 2021, ces proportions se sont inversées.

Même si les inégalités globales ont diminué depuis le début du XXIe siècle, elles ont augmenté dans de nombreux grands pays, dont la Chine, l’Inde, la Russie, les Etats-Unis et même dans les pays d’Europe continentale où règne l’Etat-providence. Seule l’Amérique latine a inversé la tendance en réduisant ses fortes inégalités grâce à de vastes programmes de redistribution mis en œuvre en Bolivie, au Brésil, au Mexique et ailleurs. Cette troisième période est à l’image de la première: elle a vu une augmentation des revenus dans une partie du monde et leur déclin relatif dans une autre. Au cours de la première ère, il s’agissait de l’industrialisation de l’Occident et de la désindustrialisation concomitante de l’Inde (alors sous la domination des Britanniques, qui tuaient les industries locales); au cours de la troisième période, on a assisté à l’industrialisation de la Chine et, dans une certaine mesure, à la désindustrialisation de l’Occident. Toutefois, notre époque est marquée par une tendance inverse en ce qui concerne les inégalités à l’échelle mondiale. Au XIXe siècle, la montée en puissance de l’Occident a entraîné une augmentation des inégalités entre les pays. En revanche, au cours de la période plus récente, l’essor de l’Asie a entraîné une diminution des inégalités au niveau mondial. La première période était une période de divergence ; la période actuelle est une période de convergence.

Pas si seuls au sommet

A l’échelle de chaque individu, on assiste probablement au plus grand remaniement des positions individuelles sur l’échelle des revenus mondiaux depuis la révolution industrielle. Bien sûr, les gens ont tendance à se soucier de leur statut par rapport à ceux qui les entourent, et pas nécessairement par rapport à d’autres personnes éloignées, qu’ils ne rencontreront que rarement. Mais perdre du terrain dans le classement mondial des revenus a un coût réel. Par exemple, la possibilité d’assister à des manifestations sportives ou artistiques internationales, de passer des vacances dans des lieux exotiques, d’acheter le dernier smartphone ou de regarder une nouvelle série télévisée peut devenir financièrement inaccessible. Un travailleur allemand devra peut-être remplacer des vacances de quatre semaines en Thaïlande par des vacances plus courtes dans un autre endroit, peut-être moins attrayant. Un Italien aux abois, propriétaire d’un appartement à Venise, ne pourra peut-être plus en profiter parce qu’il devra le louer toute l’année pour compléter ses revenus.

Historiquement, les personnes appartenant aux groupes à faible revenu des pays riches ont toujours occupé une place enviable dans la répartition mondiale des revenus. Aujourd’hui, elles se font dépasser, en termes de revenus, par les habitants de l’Asie. La croissance rapide de la Chine a remodelé en profondeur la répartition des revenus dans le monde. Le changement le plus marqué s’observe au milieu du classement mondial, ainsi que dans le milieu de la tranche supérieure, c’est-à-dire dans la partie généralement occupée par les classes populaires des pays occidentaux. Plus haut, dans les 5% de personnes les plus riches du monde, la croissance chinoise a eu moins d’impact. Parce que trop peu de Chinois sont devenus riches au point de supplanter les Occidentaux les plus fortunés. Tout particulièrement les Américains, qui dominent depuis 150 à 200 ans le sommet de la pyramide mondiale des revenus.


En Suisse, les inégalités de revenus sont stables

Un complément du Regard Libre

Les 10% les plus riches de Suisse gagnent environ un tiers de l’ensemble des revenus. Cette proportion est restée stable depuis 1930. C’est le constat de l’Institut de politique économique (IWP) de l’Université de Lucerne, qui a publié une base de données nationales, cantonales et communales sur le sujet en 2022, intitulée Swiss Inequality Database (SID), une réplique de la World Inequality Database (WID). La Suisse fait ainsi figure d’exception en Europe continentale quant à l’évolution de ses inégalités. Et elle fait partie des pays occidentaux les plus égalitaires, y compris en Europe, qui est elle-même la région du monde la plus égalitaire.


Le graphique ci-dessous, qui illustre l’évolution du classement mondial des revenus pour les habitants de différents pays, montre la position des déciles urbains chinois (chaque décile est composé de 10% de la population du pays, du plus pauvre au plus riche) par rapport aux déciles italiens en 1988 et en 2018. Nous utilisons les données relatives aux habitants des villes chinoises parce que la Chine mène des enquêtes sur les ménages distinctes pour les zones urbaines et rurales et parce que la population urbaine chinoise (qui compte aujourd’hui plus de 900 millions de personnes) est beaucoup plus fortement intégrée au reste du monde que sa population rurale. Les Chinois urbains ont progressé de 24 à 29 centiles au niveau mondial, ce qui signifie que les habitants d’un décile urbain chinois donné ont dépassé un quart ou plus de la population mondiale en l’espace de 30 ans seulement. Par exemple, en 1988, une personne touchant le revenu urbain médian en Chine se serait classée aux alentours du 45e centile de revenu au niveau mondial. En 2018, le même profil de personne aurait atteint le 70e centile. Ce n’est pas une surprise, compte tenu du taux de croissance extraordinairement élevé du PIB par habitant en Chine au cours de cette période, qui s’élevait à environ 8% par an en moyenne. Cependant, la progression des revenus des Chinois s’est traduite par un déclin relatif de ceux des autres pays.

Evolution des déciles nationaux dans quatre pays. © Travail de l’auteur
Evolution des déciles nationaux dans quatre pays. © Travail de l’auteur

L’Italie fournit l’exemple le plus frappant de cet impact. Entre 1988 et 2018, les Italiens du décile le plus pauvre du pays ont vu leur classement mondial reculer de 20 centiles. Les deuxième et troisième déciles italiens les plus défavorisés ont perdu respectivement six et deux centiles dans le monde. La position mondiale des Italiens fortunés, quant à elle, n’a guère été affectée par l’essor de la Chine: il s’avère que les Italiens les plus riches ont tendance à se situer au-dessus de la partie de la distribution mondiale où la croissance chinoise a entraîné des changements considérables. Les changements observés en Italie ne sont pas propres à ce pays. L’Allemand moyen du décile de revenu le plus pauvre de son pays est passé du 81e centile mondial en 1993 au 75e centile en 2018. Aux Etats-Unis, la personne moyenne du décile le plus pauvre est passée, entre 1988 et 2018, du 74e au 67e centile mondial. De leur côté, les riches Allemands et Américains sont restés là où ils se trouvaient auparavant: au sommet.

Les données révèlent une histoire frappante, difficile à déceler si l’on se contente d’étudier les inégalités au niveau national: les pays occidentaux sont de plus en plus composés de personnes qui appartiennent à des parties très différentes de la distribution mondiale des revenus. Les différentes positions de revenu au niveau mondial correspondent à des modèles de consommation différents, et ces modèles sont influencés par les tendances mondiales. Par conséquent, le sentiment d’inégalité croissante dans les pays occidentaux pourrait devenir aigu, car leurs populations appartiennent toujours davantage, en fonction de leur niveau de salaire, à des parties totalement différentes de la hiérarchie mondiale des revenus. La polarisation sociale qui s’ensuivrait ferait ressembler les sociétés occidentales à celles de nombreux pays d’Amérique latine, où les écarts de richesse et de mode de vie sont extrêmement importants.

Contrairement au niveau intermédiaire de la répartition mondiale des revenus, la composition du sommet est restée pratiquement la même au cours des trois dernières décennies: dominée par les Occidentaux. En 1988, 207 millions de personnes constituaient les 5% de personnes les mieux rémunérées dans le monde; en 2018, ce nombre est passé à 330 millions. Ce qui reflète à la fois l’augmentation de la population mondiale et l’élargissement des données disponibles. Ils représentent un groupe de personnes que l’on peut appeler les «nantis mondiaux», qui se situent un échelon en dessous du 1% le plus riche, un groupe plus restreint.

Les Américains constituent la plus grande partie de ce groupe. En 1988 comme en 2018, plus de 40% des personnes les plus riches au monde étaient des citoyens américains. Viennent ensuite les citoyens britanniques, japonais et allemands. Dans l’ensemble, les Occidentaux (y compris le Japon) représentent près de 80% du groupe. Ce n’est que plus récemment que les Chinois urbains ont fait leur entrée dans le groupe des nantis. Leur part est passée de 1,6% en 2008 à 5% en 2018.

Parmi les pays asiatiques (sans le Japon), seuls les Chinois urbains font réellement partie de ce groupe. La part des Indiens et Indonésiens urbains dans les 5% les plus riches du monde était insignifiante en 1988. Ces chiffres n’ont que peu augmenté entre 2008 et 2018: dans le cas de l’Inde, de 1,3 à 1,5%; dans le cas de l’Indonésie, de 0,3 à 0,5%. Ces proportions restent faibles. Il en va de même pour les habitants d’autres régions du monde, notamment l’Afrique, l’Amérique latine et l’Europe de l’Est, qui, à l’exception des Brésiliens et des Russes, n’ont jamais eu une part importante parmi les nantis de la planète. Le sommet de la distribution mondiale des revenus reste donc dominé par les Occidentaux, en particulier par les Américains. Néanmoins, si l’écart entre les taux de croissance de l’Asie de l’Est – en particulier de la Chine – et de l’Occident persiste, la composition nationale de la population mondiale aisée finira elle aussi par se transformer. Ce changement est révélateur de l’évolution de l’équilibre du pouvoir économique et politique dans le monde. Ces données individuelles montrent, comme par le passé, la montée en puissance de certaines puissances et le déclin relatif d’autres.

Rattraper son retard

Il est difficile de prédire l’évolution future des inégalités dans le monde. Trois chocs externes font de la période actuelle une période différente de toutes celles qui l’ont précédée: la pandémie de Covid-19, qui a réduit les taux de croissance des pays (celui de l’Inde, par exemple, était négatif de 8% en 2020); la détérioration des relations sino-américaines, qui, étant donné que les Etats-Unis et la Chine représentent plus d’un tiers du PIB mondial, aura invariablement une incidence sur les inégalités mondiales; et l’invasion de l’Ukraine par la Russie, qui a fait grimper les prix des denrées alimentaires et de l’énergie dans le monde entier et a ébranlé l’économie mondiale.

Ces chocs et leurs conséquences incertaines font que les économistes n’ont pas la tâche facile pour prévoir l’avenir des inégalités mondiales. Pourtant, certaines évolutions semblent probables. D’une part, la richesse de la Chine limitera sa capacité à réduire les inégalités mondiales, et ses classes moyennes supérieures et supérieures vont commencer à entrer en grand nombre dans le haut de la distribution mondiale des revenus. L’augmentation des revenus d’autres pays asiatiques, tels que l’Inde et l’Indonésie, aura un effet similaire.

Il se pourrait qu’à un moment donné, dans les décennies à venir, les parts des populations chinoise et américaine parmi les personnes aisées au niveau mondial deviennent à peu près les mêmes, c’est-à-dire qu’il y ait autant de personnes aisées en Chine qu’aux Etats-Unis, selon les normes mondiales. Une telle évolution serait importante, car elle refléterait un déplacement plus large du pouvoir économique, technologique et même culturel dans le monde.

Pour déterminer exactement quand cela pourrait se produire, il faut faire un calcul assez compliqué basé sur de nombreuses hypothèses, notamment sur les taux de croissance futurs des deux économies, les changements dans la répartition interne des revenus, les tendances démographiques et l’urbanisation en cours de la Chine. Mais le facteur le plus important pour déterminer quand le nombre de Chinois riches sera égal au nombre d’Américains riches dans le monde, consiste dans la différence entre les taux de croissance du PIB par habitant des deux pays.

Cette différence (connue sous le nom d’«écart de croissance») était de six points de pourcentage en faveur de la Chine dans les années 1980 et de sept points de pourcentage dans les années 1990. Puis elle est passée à neuf points de pourcentage entre le moment où la Chine a adhéré à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001 et celui où la crise financière mondiale a éclaté en 2008. Depuis, l’écart s’est réduit à environ quatre points et demi de pourcentage. Cet écart pourrait encore se réduire et se situer entre deux et quatre points de pourcentage, étant donné que la croissance chinoise ralentira probablement dans les années à venir. De même, les taux de croissance démographique des deux pays pourraient ne pas être très différents, même si les Etats-Unis affichent actuellement un taux légèrement supérieur à celui de la Chine.

Compte tenu de tous ces éléments, il est possible d’estimer quand le nombre absolu de Chinois qui gagnent un revenu égal ou supérieur au revenu médian américain correspondra au nombre absolu d’Américains qui gagnent un revenu égal ou supérieur au revenu médian américain. A l’heure actuelle, un peu moins de 40 millions de Chinois remplissent cette condition, contre environ 165 millions d’Américains. Avec un écart de croissance d’environ 3% par an, dans 20 ans, les deux groupes seront de taille égale; si l’écart de croissance est plus faible (disons, seulement 2% par an), la parité sera atteinte dix ans plus tard.

Soit l’équivalent d’une génération ou une génération et demie à partir de maintenant. C’est moins que le temps qui s’est écoulé depuis l’ouverture de la Chine dans les années 1980 jusqu’à aujourd’hui. La Chine est très proche de ce que personne n’aurait pu prédire à la mort de Mao en 1976, à savoir que dans 70 ans, ce pays alors pauvre compterait autant de citoyens riches que les Etats-Unis.

Le moteur africain

A la suite de cette transformation spectaculaire, la Chine ne contribuera plus à la baisse des inégalités dans le monde. Les pays africains, en revanche, pourraient être à l’origine de sa réduction future. Pour atteindre cet objectif, les pays africains doivent croître plus rapidement que le reste du monde. Et surtout, plus rapidement que les pays riches de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et que la Chine. Ils ont un rôle crucial à jouer à cet égard, non seulement parce qu’ils sont majoritairement pauvres, mais aussi parce que, les taux de natalité tombant en dessous des niveaux de remplacement dans le monde entier, la population africaine devrait augmenter au cours de ce siècle et peut-être même au cours du prochain.

Il semble toutefois peu probable que l’Afrique puisse reproduire la récente réussite économique de l’Asie. Les résultats obtenus par l’Afrique après 1950 n’incitent guère à l’optimisme. Prenons comme objectif hypothétique un taux de croissance de 5% par habitant maintenu pendant au moins cinq ans, ce qui est ambitieux, mais pas inaccessible: seuls six pays africains ont réussi à atteindre cet objectif au cours des 70 dernières années. Ces épisodes exceptionnels de croissance ont concerné dans tous les cas, sauf un, des pays de très petite taille (en termes de population) et dont la croissance dépendait d’un produit d’exportation (le pétrole pour le Gabon et la Guinée équatoriale, le cacao pour la Côte d’Ivoire). Le Botswana et le Cap-Vert y sont également parvenus, mais il s’agit de très petits pays. L’Ethiopie est le seul pays peuplé du continent (plus de 100 millions d’habitants) à avoir maintenu un taux de croissance élevé, et ce pendant 13 années consécutives, de 2005 à 2017. Cette tendance s’est interrompue depuis, en raison du déclenchement d’une nouvelle guerre civile en 2020 et de la reprise du conflit avec l’Erythrée.

Ce simple exercice suggère que les pays africains les plus peuplés – le Nigéria, l’Ethiopie, l’Egypte, la République démocratique du Congo, la Tanzanie et l’Afrique du Sud – devront s’écarter de leurs tendances historiques pour jouer le rôle que la Chine a joué au cours des dernières décennies dans la réduction des inégalités au niveau mondial. Bien sûr, à l’époque, de nombreux observateurs pensaient qu’il était peu probable que l’Asie connaisse une croissance économique extraordinaire. L’économiste suédois et lauréat du prix Nobel Gunnar Myrdal, par exemple, a prédit dans son livre de 1968, Asian Drama: An Inquiry Into the Poverty of Nations, que l’Asie resterait pauvre dans un futur proche, compte tenu de sa surpopulation et de ses progrès technologiques limités. Or, dix ans à peine après la publication du livre de Myrdal, la région a commencé à enregistrer des taux de croissance exceptionnellement élevés et est devenue un leader dans certains domaines technologiques.

Il est peu probable que l’aide soit un moteur important de la croissance. Les 60 dernières années d’expérience de l’aide occidentale à l’Afrique montrent clairement qu’un tel soutien ne garantit pas le développement des pays. L’aide est à la fois insuffisante et inefficace. Elle est insuffisante parce que les pays riches n’ont jamais consacré une grande partie de leur PIB à l’aide étrangère; les Etats-Unis, le pays le plus riche du monde, ne consacrent actuellement que 0,18% de leur PIB à l’aide au développement, dont une part importante est classée comme «liée à la sécurité» et utilisée pour l’achat d’équipements militaires américains. Mais même si ce montant total était plus élevé, il ne serait pas efficace. Le bilan des bénéficiaires africains de ces aides montre que celles-ci ne parviennent pas à générer une croissance économique significative. L’aide est souvent mal affectée, voire volée. Elle produit des effets comme ceux de la «malédiction des ressources naturelles», selon laquelle un pays doté d’un produit de base particulièrement précieux reste sous-performant sur le long terme: il enregistre des gains initiaux considérables sans qu’il y ait de suivi significatif ou de prospérité plus durable et largement partagée avec l’ensemble de la population.

Si l’Afrique continue à traîner, cette stagnation poussera de nombreuses personnes à émigrer. Après tout, les gains de la migration sont énormes: une personne ayant un revenu médian en Tunisie qui déménage en France et commence à y gagner, disons, le 20e centile de revenu français, aura quand même multiplié ses gains par près de trois, en plus d’offrir une meilleure vie à ses enfants. Les Africains subsahariens peuvent gagner encore plus en s’installant en Europe: une personne gagnant le revenu médian en Ouganda qui s’installe en Norvège et commence à gagner sa vie au niveau du 20e centile norvégien aura multiplié ses revenus par 18. Si les économies africaines ne réussissent pas à rattraper leurs homologues plus riches (et donc à réduire à l’avenir les inégalités de revenus au niveau mondial), cette incapacité stimulera l’immigration. Ce qui pourrait renforcer les partis politiques xénophobes et nativistes dans les pays riches, en particulier en Europe.

L’abondance des ressources naturelles de l’Afrique, combinée à sa pauvreté persistante et à la faiblesse de ses gouvernements, conduira les puissances mondiales dominantes à se disputer le continent. Bien que l’Occident ait négligé l’Afrique après la fin de la guerre froide, les récents investissements chinois sur le continent ont fait prendre conscience aux Etats-Unis et à d’autres de son importance. L’Agence américaine pour le développement international a indirectement flatté la Chine, non seulement en portant son attention sur l’Afrique, mais aussi en décidant de se concentrer sur des projets d’infrastructure plus concrets, semblables à ceux privilégiés par la Chine. Les pays africains sont en train de découvrir que la concurrence entre grandes puissances n’est peut-être pas si mauvaise pour eux après tout, puisqu’ils peuvent faire jouer la concurrence entre elles. Mais il existe un scénario plus sombre, dans lequel le continent se diviserait en alliés et en ennemis de chaque camp, qui à leur tour s’affronteraient, voire se feraient la guerre. Ce chaos rendrait encore plus lointain l’idéal d’un marché commun africain capable de reproduire le succès de la Communauté économique européenne. En résumé, la perspective d’une poussée de croissance africaine susceptible de réduire de manière significative les inégalités mondiales dans les années à venir est faible.

Le monde qui vient

Quelle que soit la direction que prendront les inégalités mondiales, des changements considérables se profilent à l’horizon. A moins d’un ralentissement substantiel de la croissance chinoise, la part des citoyens chinois dans les tranches supérieures de la distribution mondiale des revenus continuera d’augmenter, et la part des Occidentaux dans ce groupe diminuera en conséquence. Cette évolution marquera un net changement par rapport à la situation qui prévalait depuis la révolution industrielle, où les Occidentaux étaient massivement représentés au sommet de la pyramide mondiale des revenus et où même les Occidentaux pauvres occupaient un rang élevé au niveau mondial. Le déclassement progressif des classes moyennes et inférieures de l’Occident crée une nouvelle source de polarisation intérieure: les riches d’un pays occidental donné resteront riches en termes globaux, tandis que les pauvres de ce pays reculeront dans la hiérarchie mondiale. Quant à la tendance à la baisse des inégalités dans le monde, pour se poursuivre, elle nécessite une forte croissance économique dans les pays africains les plus peuplés, ce qui est peu probable. La migration hors d’Afrique, la concurrence des grandes puissances pour les ressources du continent, la persistance de la pauvreté et la faiblesse des gouvernements sont autant de facteurs qui pèseront probablement négativement sur l’avenir de l’Afrique, comme ils l’ont fait dans le passé.

Pourtant, un monde plus égalitaire reste un objectif salutaire. Peu de penseurs ont mieux compris l’importance de l’égalité entre les pays que le philosophe écossais du XVIIIe siècle Adam Smith, fondateur de l’économie politique. Dans son œuvre majeure, La richesse des nations, il observe comment l’écart de richesse et de puissance entre l’Occident et le reste du monde a conduit à la colonisation et à des guerres injustes: «La supériorité de la force était si grande du côté des Européens qu’ils pouvaient commettre en toute impunité toutes sortes d’injustices dans ces pays éloignés», écrit-il. Les grandes disparités alimentaient la violence et l’inhumanité, mais Smith voyait des raisons d’espérer. «Dans l’avenir, peut-être, les populations de ces pays deviendront-elles plus fortes, ou celles d’Europe plus faibles», imaginait-il. «Et les habitants de toutes les parties du monde pourront parvenir à cette égalité de courage et de force qui, en inspirant une crainte mutuelle, peut seule vaincre l’injustice des nations indépendantes et les amener à une sorte de respect pour les droits des uns et des autres.»

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Vous venez de lire un article tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°102).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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