Définir le souverainisme
Très présent dans le discours médiatique et politique, le souverainisme est rarement défini avec rigueur. Une publication récente est venue combler ce vide.
C’est dans le Québec des années 1960, alors que les partisans de l’autodétermination accèdent au rang de force politique majeure, que naît le mot «souverainisme». Dans un récent «Que sais-je?» intitulé Le souverainisme (2022), le politologue français Thomas Guénolé raconte comment ce nouveau concept s’est soudainement imposé dans le discours politico-médiatique de l’époque.
Dès 1968, explique-t-il, «le concept de souverainisme est adopté, à la fois par les indépendantistes et les autonomistes, mais aussi par les médias de masse du Québec, pour définir leur projet politique». L’idée est donc de rassembler sous une seule bannière des militants disséminés dans plusieurs mouvements politiques. Il fallait «imaginer, écrit Guénolé, une notion qui puisse englober l’indépendantisme et l’autonomisme, de sorte qu’à la fois les partisans de l’autonomie à l’intérieur du Canada fédéral et ceux, plus radicaux, de l’indépendance du Québec soient pareillement satisfaits».
Récupération en France
Pendant presque vingt ans, le terme ne s’affranchit pas de ses racines québécoises, avant de connaître une seconde naissance, en France cette fois, au tournant des années 2000: «Ce n’est qu’en 1999, dans le contexte de la campagne pour les élections européennes de juin, que des candidats de droite opposés à l’intégration européenne, emmenés par les anciens ministres Charles Pasqua et Philippe de Villiers, commencent à s’en servir afin de se désigner eux-mêmes, hors de tout contexte québécois, comme des « souverainistes » français face au pouvoir supranational européen.»
Le succès du terme est alors fulgurant, chez ses partisans comme chez ses opposants. Intégré progressivement au langage courant, il fait également l’objet de premières tentatives d’analyse et de définition. Les universitaires commencent à se l’approprier. Néanmoins, le «Que sais-je?» de Thomas Guénolé fait figure de premier ouvrage systématique d’un politologue sur la question.
L’auteur y formule une définition du souverainisme: «doctrine politique prônant l’indépendance d’une nation, son autonomie ou un surcroît d’autonomie, à l’égard d’un échelon de pouvoir qui la surplombe». Voilà qui peut s’appliquer très largement et qui souligne le fait qu’il n’existe pas un unique mouvement souverainiste qui rassemblerait tous les souverainistes du monde. Chaque souverainisme ne peut être compris que dans le contexte historique qui l’a suscité, en fonction de l’«échelon de pouvoir» contre lequel il s’est construit.
Etat, souveraineté et nation
Pour Guénolé, tous les souverainismes ont au cœur de leurs revendications trois concepts fondamentaux : l’Etat, la souveraineté et la nation. Classiquement, on considère qu’un Etat se caractérise par trois éléments essentiels : un pouvoir politique exclusif, sur un territoire donné, et une population donnée. Ainsi, les souverainistes militent soit pour la création d’un Etat encore inexistant pour leur nation, soit pour que leur Etat s’affranchisse davantage du pouvoir qui le surplombe.
Les souverainistes veulent donc non seulement un Etat, mais un Etat souverain: «A maxima, [ils] plaident pour l’indépendance de la nation, c’est-à-dire pour la pleine souveraineté et contre un pouvoir politique surplombant. A minima, ils aspirent à ce qu’une part substantielle des attributs de la souveraineté soit concédée, ou rétrocédée, à leur nation.» On retrouve ici ce trait caractéristique du concept de souverainisme qui est son élasticité: il peut recouvrir un large spectre de revendications semblables, dont la radicalité peut toutefois beaucoup fluctuer.
Sans entrer dans les aspects techniques de la notion de souveraineté, on peut considérer qu’elle renvoie à l’idée d’un pouvoir non partagé. Pour le juriste Georg Jellinek, cité par Guénolé, un Etat est souverain dans la mesure où il «peut, dans les limites qu’il a lui-même établies ou reconnues, régler en toute liberté le contenu de sa compétence». Un Etat souverain est souverain en tant qu’il a lui-même la compétence de choisir les alliances ou organisations auxquelles il adhère; quand il peut déléguer certaines de ses compétences tout comme se les réapproprier: «il détermine lui-même et sans entraves les fonctions qu’il assume», explique encore Guénolé.
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Reste l’idée de nation en tant que groupe humain au nom duquel le souverainisme mène son combat. Ne nous y trompons pas, elle doit être comprise ici en un sens large. Parmi les conceptions que cite Guénolé, deux paraissent particulièrement antithétiques : d’un côté la «nation civique», une idée volontariste de la nation qui repose sur le consentement des individus qui s’assemblent pour la constituer; de l’autre la «nation ethnoculturelle», qui repose sur une «communauté organique censément née avant que n’apparaisse un Etat pour la rassembler». D’où ce constat: il peut y avoir du souverainisme à droite comme à gauche.
L’histoire du souverainisme, c’est donc d’abord l’histoire d’un mot qui, inventé par des militants, a progressivement gagné ses titres de noblesse dans le langage courant de la vie politique. Parce qu’il semble naître de l’aspiration fondamentale de tous les groupes humains à une certaine indépendance, l’avenir du souverainisme est assuré, selon Guénolé: «Tant qu’il y aura des communautés humaines pour ressentir leur appartenance collective à une nation qui pourtant n’a pas d’Etat ou l’a sans être indépendante, il s’y trouvera des mouvements politiques, culturels, intellectuels, d’aspiration à l’indépendance ou à l’autonomie. Du Québec à la Kabylie, de l’Ecosse à l’Ouïghouristan, de la Catalogne à l’Ilam tamoul, le souverainisme a donc encore de beaux jours devant lui.»

Thomas Guénolé
Le souverainisme
Presses universitaires de France, coll. «Que sais-je?»
Janvier 2022
128 pages
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