Une décennie occidentale sous le signe de la déconstruction
2014-2023, décennie de tous les dangers. Toutes les vérités que l’on croyait ancrées dans les esprits avec la fin de la guerre froide ont explosé. Plus rien n’est vrai, plus aucune valeur ne semble pouvoir servir de boussole… Une période pour repenser le futur?
S’arrêter sur la décennie 2014-2023 oblige l’observateur à remonter quelques années auparavant. Le XXIe siècle avait bien débuté… Sous les auspices d’une mondialisation à la fois économique et technologique que l’on qualifiait encore d’«heureuse», les promesses nées de la fin de la guerre froide semblaient à portée de main. De fait, à travers le monde, les inégalités se réduisaient; une ère de paix paraissait s’ouvrir. Certes, on savait déjà que des pans entiers des sociétés occidentales se morfondaient dans un ressentiment gangrenant, qu’ils cherchaient dans le réveil de la nation une réponse à leur répulsion d’un monde qu’ils considéraient comme étranger.
Cependant, l’élan économique du tournant du siècle ne devait-il pas régler le problème et renvoyer ce que l’on appelait les mouvements populistes à leur insignifiance intellectuelle? Le 11 septembre fit évidemment tache… Cette fois, c’est le monde musulman qui donna une forme inédite à sa haine de l’Occident. On perçut, encore confusément, que le modèle politique et sociétal prôné par cette partie du monde ne constituait pas forcément un idéal pour toutes les contrées de la planète… Le vieux rêve libéral du refoulement du religieux dans la sphère privée, globalement réalisé en Occident, était brisé. Mais on s’en remettrait, c’était écrit…
Le tournant 2008
Puis survint l’impensable. C’était en 2008. Le capitalisme, on le croyait fermement, avait enfin gagné la partie, condamné au silence ses contempteurs de gauche et de droite. Grâce à sa formidable capacité d’innovation, une fois de plus, il se montrerait à même de déployer son énergie dans tous les domaines, d’esquisser la réponse aux drames encore en suspens, à commencer par la question écologique. Mais la faillite de la banque américaine Lehman Brothers remit tout en cause. L’onde de choc fut gigantesque et plongea le monde dans un grave récession. La situation se rétablit relativement vite, mais la faillite morale du capitalisme et du système qui avait cautionné la dérive responsable de la crise était totale. Pourquoi la fièvre spéculative avait-elle une nouvelle fois tout arraché sur son passage?
Le système politique occidental en sortit dévasté. Depuis les années 70, une crise de confiance latente minait les démocraties occidentales fondées sur une démocratie représentative. Celle-ci explosa littéralement avec la crise des subprimes. Partout, les partis modérés furent débordés sur leurs extrêmes. Symbole de cet éclatement du système des partis, en 2013, fut fondée, dans cette Allemagne éprise de stabilité et qui finit par digérer l’absorption des Länder de l’est du pays, l’Alternative für Deutschland (AfD). D’abord rivé à sa critique de l’euro, le parti dériva progressivement vers des positions de plus en plus extrémistes que stimula l’afflux massif de réfugiés syriens en 2015. Aujourd’hui, il fait jeu égal avec la bonne vieille social-démocratie, qui devait déjà subir la concurrence galopante des Verts.
Mais le surgissement de l’AfD dans le jeu politique n’était qu’un énième avatar du bouleversement qui frappait les droites et gauches traditionnelles occidentales depuis plusieurs années. Rien ne fut véritablement nouveau, mais tout s’accéléra. En France, aux Indignés, révoltés contre l’outrecuidance des «privilégiés», et d’où sortit le parti des Insoumis, fit face un Front national aux aguets depuis longtemps, mais désormais solidement installé dans le paysage politique. Face au désastre dans lequel étaient embourbés les partis «classiques», qui plus est guère épargnés par divers scandales, Emmanuel Macron, élu en 2017, tenta de proposer une nouvelle façon de gouverner, avant de trébucher de crise en crise, des «gilets jaunes» à la réforme des retraites.
Une crise de la confiance
Partout le monde politique bascule. En Grèce avec Syriza, devenue puissante dès 2011, et en Espagne avec Podemos fondé en 2011, des partis qui revendiquent leur populisme de gauche suppléent les social-démocraties locales, décaties. Dans les pays du Nord, des mouvements proches de l’extrême droite commencent à enchaîner les succès. L’Europe et ses institutions sont placées dans le viseur des protestataires de tous les bords. L’opération Brexit s’enclenche en Grande-Bretagne, avant de triompher en 2016. De quoi alimenter le sécessionnisme écossais, qui fait écho à des mouvements similaires en Belgique ou en Espagne. Les Etats-Unis ne sont pas en reste: les illusions «obamaniennes» aiguillonnent un Parti républicain déjà contaminé depuis 2009 par l’extrémisme ultraconservateur de son aile du Tea Party.
Il est bien loin le temps où le Printemps arabe, en 2011, ravivait le souvenir du Printemps des peuples de 1848, le temps où le modèle de démocratie libérale inventé par les Occidentaux paraissait comme le summum de l’évidence politique. L’épidémie de Covid-19, en 2020, ne fera que donner des ailes aux critiques de ce régime, qui devineront derrière des décisions de santé publique d’abominables complots destinés à établir la toute-puissance de gouvernements technocratiques plus que jamais accusés de s’être déconnectés des réalités sociales, du pays dit «réel». La démocratie libérale est-elle vraiment un modèle digne d’être imité partout? Reflète-t-elle la réalité démocratique dans son universalité ou n’est-elle que le vecteur d’une vision du monde véhiculée par l’Occident et qui mépriserait les réalités des autres continents?
L’idée de démocratie «illibérale» ne date pas de la dernière décennie. L’auteur américain Fareed Zakaria l’a suggérée en 1997 en montrant que d’autres manières de pratiquer la démocratie pouvaient exister, par exemple à Singapour. L’idée fait désormais florès dans les anciennes démocraties autrefois vassales de l’Empire soviétique, dès 2010 en Hongrie, avec le retour au pouvoir de l’autrefois libéral Viktor Orbán. Cet illibéralisme, il l’assume sans barguigner, comme le feront ses collègues polonais après lui. Les valeurs des droits de l’homme chères à l’Union européenne sont jugées attentatoires aux valeurs traditionnelles et à la souveraineté des Etats nationaux. Les Etats européens vont payer cher leur incapacité à intégrer la L’idée de démocratie «illibérale» ne date pas de la dernière décennie. L’auteur américain Fareed Zakaria l’a suggérée en 1997 en montrant que d’autres manières de pratiquer la démocratie pouvaient exister, par exemple à Singapour. L’idée fait désormais florès dans les anciennes démocraties autrefois vassales de l’Empire soviétique, dès 2010 en Hongrie, avec le retour au pouvoir de l’autrefois libéral Viktor Orban. Cet illibéralisme, il l’assume sans barguigner, comme le feront ses collègues polonais après lui. Les valeurs des droits de l’homme chères à l’Union européenne sont jugées attentatoires aux valeurs traditionnelles et à la souveraineté des Etats nationaux. Les Etats européens vont payer cher leur incapacité à intégrer la question des nations dans leur volonté de créer une démocratie moderne.
La démocratie libérale attaquée aussi à gauche
La faute est d’autant plus grave qu’ils vont être rattrapés par une autre forme de contestation de la démocratie libérale comme modèle de référence. L’attaque jaillit désormais de son sein même, d’un mouvement né aux Etats-Unis et qui se réclame a priori de l’application intégrale de la liberté et de l’égalité que chaque individu est en effet en droit de revendiquer pour lui: le wokisme. Le mouvement #MeToo est sans doute né à la fin des années 90, mais il prend son envol en 2017, avec l’affaire Weinstein. Cette fois, c’en est trop, l’exploitation des femmes doit cesser. Mouvement légitime, il va se lier à d’autres plaintes, tout aussi légitimes, liées au racisme que les sociétés occidentales, malgré leurs promesses, n’ont pu éradiquer totalement, et le rapport au colonialisme, qui obère encore les relations entre les anciens colons et leurs anciennes possessions.
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De cette convergence s’échappe un fatras d’exigences bouleversant la lecture «classique» des sexes dans une sublimation de la transgression comme matrice d’un rapport nouveau au monde. S’ensuivent, via le racisme systémique dont les sociétés occidentales seraient porteuses, une réinterprétation de l’histoire (via l’esclavagisme dont les Européens auraient été les seuls bénéficiaires) et un repli jaloux sur des identités qu’il ne faudrait traiter que dans leur pureté, au-delà des mixités que les mêmes milieux défenseurs de ces idées proclamaient il n’y a pas si longtemps comme l’avenir de l’humanité. Les gens ne peuvent s’inspirer que de leur culture pour élaborer une œuvre d’art, au risque de commettre une «appropriation culturelle» que cet identitarisme de genre ou de race ne peut tolérer. L’échange, économique ou culturel, est maudit. A la fin, comme l’a justement rappelé l’historien américain Mark Lilla, c’est la démocratie libérale et ses valeurs universelles qui se retrouvent sur le banc des accusés, pas mieux qu’en Hongrie ou en Chine, où Xi Jinping accède justement à la présidence en 2013.
De la fragmentation à la guerre
Cette décennie déchiquetée, qui souhaite déconstruire l’histoire, le genre, les souverainetés et l’idéal démocratique en l’accusant de ne plus être à la hauteur des enjeux de l’heure, pouvait-elle finir autrement que par la violence historiquement la plus banale et la plus insupportable, à savoir la guerre? Vladimir Poutine, longtemps vénéré par les Occidentaux en mal d’excitations «illibérales», s’est chargé de répondre à cette question en 2014 en envahissant («récupérant», dira-t-il plus tard) la Crimée, sinistre prologue à l’agression contre l’Ukraine de février 2022, alors que le monde s’extirpait avec peine d’une phase pandémique qui avait paralysé la planète. Poutine et Xi incarnent le modèle autoritaire qui a déclaré la guerre à la démocratie libérale, prisonnière de ses incohérences, tantôt voulues au nom de la tolérance qu’elle arbore à juste titre avec fierté, tantôt fruits de ses propres contradictions.
La décennie 2014-2023 restera celle qui a remis sur la table les interrogations, en soi pas nouvelles, concernant la démocratie libérale, alors que le monde est confronté à trois crises majeures: démographique, numérique et écologique. C’est au moment où ces trois phénomènes ont atteint une dimension inédite que le moyen que l’on pensait le seul apte à les résoudre, la démocratie, se voit harcelée de toutes parts. L’Occident fragmenté, composé d’individus eux aussi parcellisés, cherche à réinventer une communauté de pensée et d’action ainsi qu’une forme de manière d’être dans la postmodernité, face à l’individualisme absolutisé caractéristique de cette même postmodernité. Comment pourra-t-il lutter contre sa propre décomposition? La tâche pour la prochaine décennie est immense. Pour notre part, nous pensons que seule la démocratie, adossée à la liberté, pourra l’aider à sa remettre sur pied, une démocratie qui n’abdiquerait pas devant les frustrations des uns et des autres.
Olivier Meuwly est historien. Spécialiste du XIXe siècle helvétique, il est l’auteur de nombreux essais sur la démocratie directe, le libéralisme et les partis politiques suisses. Dernier ouvrage paru: La Constitution de 1848 – L’acte fondateur de la Suisse moderne (Infolio, août 2023, 64 pages).
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