Quentin Mouron: «Le poète pleure quand le publicitaire chouine»
Chaque mois, retrouvez la chronique d’une des personnalités qui nous font le plaisir de prendre la plume en alternance. Dans son billet, l’écrivain Quentin Mouron explore un thème d’actualité avec son tranchant habituel.
«Je peux écrire les vers les plus tristes cette nuit». Ainsi commence le vingtième poème d’amour de Pablo Neruda. C’est que tout poète a intimement affaire à ces deux éléments, la tristesse et la nuit, et qui sont la peinture dans laquelle il trempe ses pinceaux pour en tirer ses toiles les plus émouvantes. Le poète se plaint, le poète pleure – et avec lui, c’est toute l’humanité qui se plaint et qui pleure, et qui s’en trouve ainsi plus humaine. «J’ai imploré l’amour d’une douleur sonnante», écrit Maïakovski, rappelant ainsi que la nuit le poète n’est pas triste sans raison; il l’est bien souvent d’avoir aimé, de ne plus aimer, de trop aimer, de ne plus être aimé, etc. La tristesse, la nuit, l’amour: couleurs primaires de toutes les palettes poétiques.
Mais quand les grands poètes se plaignent, et font de leurs plaintes des chefs-d’œuvre, les publicitaires de la littérature, quant à eux, se contentent de chouiner (beau mot d’argot qui est une variante du verbe «pleurnicher»). C’est le Beigbeder des Confessions d’un hétérosexuel légèrement dépassé, c’est le Houellebecq de Quelques mois dans ma vie. Que racontent ces livres de circonstance, écrits par des auteurs de best-sellers? Qu’ils sont persécutés, que l’époque est horrible, que tout le monde leur en veut. Ce sont les récits rances de subjectivités étroites et abîmées, ce sont les confessions nocturnes de vieux adolescents paresseux et égocentriques. L’un et l’autre écument les plateaux de télé, ils squattent les librairies, ils hantent les rares rubriques littéraires que les titres de presse conservent encore. Ils y font bruyamment savoir que l’on ne peut plus rien dire, qu’ils sont les innocentes victimes d’une censure malveillante, wokisme, stalinisme, maoïsme, etc.
Pendant ce temps, les poètes écrivent, lentement, avec application, avec sérieux, avec toute la profonde gloire de leur métier antique. Ils élèvent leur souffrance individuelle jusqu’au ciel de notre destin collectif. Du fond de leur détresse, ils parlent à toutes les femmes, à tous les hommes: Nâzim Hikmet, enfermé dans sa geôle turque pour le crime d’être communiste, communie avec toutes celles et ceux qui sont les victimes de l’injustice et du despotisme; Neruda et Aragon parlent à tous les amants transis, et surtout ceux qui ont le culot d’aimer dans les convulsions de l’histoire; Mandelstam, à travers le récit de son exil, parle pour tout un peuple exilé, etc. Chez les grands poètes, le singulier n’est qu’un moment de l’universel (comme, pour Platon, les beaux corps doivent mener aux belles idées). Chez nos publicitaires contemporains, c’est tout l’inverse: il n’y a qu’eux-mêmes, et au-delà d’eux-mêmes rien, qu’un gouffre irisé transformé en spectacle médiatique – c’est-à-dire un néant au carré.
Vers les chroniques précédentes de Quentin Mouron
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