Le monde selon Quentin Mouron: Annie Ernaux contre le néant
Chaque mois, retrouvez la chronique d’une des personnalités qui nous font le plaisir de prendre la plume en alternance. Dans son billet, l’écrivain Quentin Mouron explore un thème d’actualité avec son tranchant habituel.
On aime les écrivains, c’est entendu. Mais on les aime surtout muets, potiches, divertissants, rigolards; on les tolère ivrognes, festivement lubriques, paillards le week-end; on comprend qu’ils aient un grand cœur, qu’ils larmoient parfois, qu’ils signent épisodiquement des tribunes pour la paix dans le monde ou l’eau potable en Afrique. Après tout, cela ne mange pas de pain et le lecteur s’y retrouve. L’âme frissonne un peu, cela ne fait de mal à personne.
Mais le ton change lorsqu’ils s’engagent plus nettement, plus concrètement. S’ils vont jusqu’à donner le bras à Jean-Luc Mélenchon lors d’une manifestation, comme l’a fait Annie Ernaux, et qu’en plus ils écrivent des livres engagés, et qu’en plus ils sont des femmes, alors le ton change immédiatement, la tolérance se noircit. La digne République des Lettres a des gaz.
Une femme contre leur monde
A quelques mois de l’obtention par Annie Ernaux du prix Nobel, on comprend bien que la polémique qui a suivi l’obtention de son prix n’a jamais eu pour cause ses choix esthétiques, la sécheresse de son style, son refus quasi systématique d’utiliser des métaphores, son refus d’inventer des personnages, son refus de construire une intrigue, d’architecturer ses récits. On comprend que tout cela n’étaient que des prétextes verbeux, des crispations de fesses mondaines, des faux-fuyants qui dissimulaient mal le vrai fond du problème: Annie Ernaux est une femme de gauche, engagée concrètement auprès de personnalités de gauche, et dont l’existence même est un affront aux gloires naphatlinées qui traînent leur trogne poudreuse dans la Revue des Deux Mondes et mangent du grand style entre deux douzaines d’huîtres.
Car le milieu littéraire, en son centre – les marges, comme souvent, sont beaucoup plus charmantes – est essentiellement une affaire de gastronomes réactionnaires, la chemise blanche largement ouverte sur leur vacuité, à la recherche du bon mot qui est chez eux la négation exacte de la belle idée, dont ils se défient comme d’un coquillage frelaté.
Or, Ernaux pense. Et elle pense contre un monde. Le leur. Voilà qui n’arrange personne, voilà qui suffit à la qualifier de monstre: zadiste échevelée, amazone châtreuse, dévoreuse d’enfant, rien ne lui a été épargné. On avait donné le Nobel à des écrivains moins talentueux; mais on l’avait rarement donné à une écrivaine aussi politique (sauf à Sartre, qui l’a refusé). D’un seul coup, toute la réaction littéraire s’est rappelée que les écrivains, parfois, n’étaient pas que des ornements de cocktails; des ciseleurs d’épigrammes anodines; des diseurs de bon mot. D’un seul coup, toute la république des belles lettres s’est rappelée qu’elle avait une aile jacobine – et que cette dernière n’entendait pas désarmer de sitôt. Tant mieux.
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