«Le pire pour la Suisse serait que la neutralité soit définie»

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écrit par Sébastien Lapaire · 11 May 2023 · 0 commentaire

Professeure d’histoire à l’Université de Genève, Irène Hermann est spécialiste de la neutralité suisse. Si cette dernière est particulièrement scrutée aujourd’hui, elle n’a jamais été univoque pour l’historienne, qui la démythifie au regard du passé. Entretien.

Le retour de la guerre sur le sol européen a replacé la Suisse face à son historique neutralité. Si le pays n’a pas cédé sur la réexportation de ses armes, dont il refuse toujours pour l’instant l’envoi dans des pays en conflit, il a néanmoins repris les sanctions du camp occidental envers le belligérant russe. Il n’en a pas fallu davantage pour qu’à l’international, de nombreux pays cessent de juger la Suisse neutre. A l’interne, le débat politico-philosophique est relancé sur ce pilier historique qui ne met plus tout le monde d’accord. Quel regard l’universitaire Irène Herrmann porte-t-elle sur la neutralité helvétique et sa conceptualisation dans l’histoire?

Le Regard Libre: La neutralité suisse semble faire débat jusque sur son apparition. A quand la datez-vous?

Irène Herrmann: Lors de la guerre de Trente Ans (1618-1648), il y avait une neutralité de facto liée au fait que les cantons n’arrivaient pas à s’unir. Le consensus était que s’ils venaient à s’allier à des puissances militaires, il y aurait alors une désagrégation de l’Etat. La première déclaration de la neutralité helvétique eut lieu en 1674. C’est le moment où les confédérés qui auraient dû défendre la Franche-Comté se désistèrent, en se disant neutres. Une déclaration officielle de neutralité vit alors le jour. Il fallut attendre 1815 et le congrès de Vienne pour que la neutralité perpétuelle apparaisse. Elle était garantie par les grandes puissances. L’Europe craignait que la France ne recommence à faire la guerre après l’épopée napoléonienne. Il fallait l’entourer d’un cordon d’Etats tampons, dont la Suisse. C’était une manière de gagner du temps par rapport à une invasion du reste de l’Europe.

La neutralité était-elle formellement définie?

Pas encore. Il a fallu attendre la convention de La Haye de 1907 pour que soient fixés les droits et devoirs des neutres (par exemple l’interdiction de livrer armes et soldats à des Etats belligérants), ainsi que les droits et devoirs envers les neutres (par exemple l’inviolabilité de leur territoire). De là apparaissent les premiers éléments de définition de la neutralité, sans qu’elle ne le soit jamais complètement.

Vous déclarez que la neutralité a toujours changé au gré de l’histoire. Adapter la définition de la neutralité, comme aujourd’hui en reprenant les sanctions envers la Russie, n’est-ce pas transiger sur ses principes fondamentaux?

La neutralité est souvent perçue comme un concept inflexible depuis son apparition et vénérée comme telle. C’est un leurre total. Pour comprendre la neutralité suisse, il faut distinguer droit de la neutralité et politique de neutralité. Dans le droit de la neutralité, il y a la convention de La Haye de 1907 qui pose les bases des droits et devoirs des neutres. Le problème est plutôt posé par la politique de neutralité, les mesures prises par la Suisse pour rendre la neutralité crédible. C’est là surtout que la neutralité de la Suisse est à géométrie variable. Lorsqu’elle reprend les sanctions envers la Russie (et pour peu qu’elle applique les mêmes principes à tous les Etats), elle ne contrevient pas au droit de la neutralité. Il en va simplement de sa crédibilité en tant que pays neutre. Il est toutefois notable que dans l’histoire, le droit de la neutralité a été très mal respecté. Surtout aux moments où il aurait dû l’être le plus: pendant les deux guerres mondiales.

Par quels paradigmes de neutralité la Suisse est-elle passée?

En 1815, à la suite du congrès de Vienne, la Suisse a déclaré sa neutralité perpétuelle. Mais jusqu’en 1870, c’est le plus souvent au nom de celle-ci que des Puissances, garantes de la neutralité helvétique, ont menacé la Suisse. Sa neutralité était alors encore mal définie. Ces dernières en ont profité pour faire des ingérences dans la politique helvète. A partir du moment où elle intègre la Société des Nations (SDN) en 1920, la Suisse applique la neutralité différentielle. Elle refuse les sanctions militaires, mais participe aux sanctions économiques. En 1938, elle revient à une neutralité intégrale, jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale. C’est uniquement pendant ce court laps de temps, et d’autres périodes historiques très ponctuelles, que la neutralité suisse a pu correspondre à ce qui est considéré comme un absolu.

Qu’en est-il de la neutralité suisse durant la guerre froide?

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le conseiller fédéral radical Max Petitpierre (1945-1961) nomme trois principes phare de la politique internationale: neutralité, solidarité, universalité. Il veut exploiter tous les aspects positifs de la neutralité et accentuer ses côtés humanitaires. Je pense que quand le public évoque la neutralité absolue, c’est à cette neutralité qu’il fait référence. Pendant la guerre froide, la Suisse était censée avoir une neutralité absolue. Or, elle avait passé des accords secrets avec les Etats-Unis. Ceux-ci prévoyaient qu’en cas de conflit entre la Suisse et l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), la Suisse devrait prendre le parti des Etats-Unis. Le grand public n’avait aucune connaissance de ces accords. En outre et surtout, personne ne se leurrait sur le côté duquel la Suisse était réellement. L’URSS qualifiait d’ailleurs la Suisse de «neutre de l’Ouest».

Comment la conception des Suisses de la neutralité a-t-elle évolué dans l’histoire?

La Suisse est passée d’une conception de sa neutralité comme étant une opportunité pour l’Europe à une neutralité opportuniste, centrée sur elle-même. En 1815, les grandes puissances avaient garanti la neutralité Suisse comme étant dans l’intérêt de l’Europe. Elle trouvait son sens dans le fait qu’elle permettait au continent de rester stable. En 1848, le futur conseiller fédéral Daniel-Henri Druey déclara que si l’Europe était attaquée par des Etats, en citant la Russie comme exemple, cela serait aussi le rôle de la Suisse que de défendre le pays européen attaqué. Autour de 1870, les autorités helvétiques se rendirent compte que la neutralité en tant que telle ne préservait de rien, car le Luxembourg manquait alors de se faire acheter puis envahir. Ce pays avait pourtant lui aussi une neutralité assurée par les grandes puissances, qui se sont défaussées. Les autorités suisses ont pris conscience du problème. La neutralité promise par les grandes puissances n’était qu’une fausse garantie.

Et au XXe siècle?

Il faut attendre la fin de la Première Guerre mondiale pour que le peuple suisse soit convaincu que la neutralité a préservé l’intégrité suisse. Cette conception sera encore confortée après la Deuxième Guerre. La neutralité passe alors d’un talon d’Achille à une armure pour les Helvètes. Il y avait quelque chose de miraculeux dans le fait que la Suisse ait pu ne pas être envahie. Le plus simple était alors de se dire que c’était grâce à la neutralité et non grâce aux multiples entorses commises à celle-ci. Une conception égocentrée de la neutralité avait vu le jour. Cela rendait les initiatives de Max Petitpierre encore plus nécessaires. Il fallait prouver que la neutralité puisse s’exprimer en faveur du pays et du monde. Le magistrat neuchâtelois voulait que l’on soit neutre, mais que cela ne passe pas pour de l’égoïsme.

Adhésion à l’Organisation des Nations unies (ONU), puis à son Conseil de sécurité, reprise des sanctions envers la Russie… Même si la Suisse ne transgresse pas la neutralité selon le droit international, la tendance semble être davantage vers un assouplissement de celle-ci que sa réaffirmation. Y a-t-il une limite à partir de laquelle la Suisse ne pourra plus se considérer neutre?

La conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey avait dit que la neutralité, c’est simplement de ne pas participer aux conflits militaires armés. Si l’on admet le cœur de la neutralité comme étant cela, alors il n’y a pas de problème. Aujourd’hui, les autorités sont obligées de consulter l’opinion publique. Et celle-ci ne semble pas du tout prête à transiger sur la neutralité. L’une des meilleures preuves du contentement global des Suisses de la manière dont les choses se présentent, c’est que le droit de la neutralité n’a pas été revu depuis 1907, donc pas réadapté après les deux guerres mondiales. Le pire pour la Suisse serait que la neutralité soit définie. Ce qui fait qu’elle est viable aujourd’hui, c’est justement qu’elle est à géométrie variable. Certains politiques voudraient l’inscrire dans la Constitution [ndlr: l’association Pro Suisse a lancé une initiative populaire en ce sens, pilotée par l’ancien conseiller fédéral UDC Christophe Blocher], ce qui pour moi représente un grand risque.

Historiquement, la neutralité suisse repose sur sa reconnaissance à l’international. Or, aujourd’hui, Biden insinue qu’elle a été mise de côté et Poutine affirme qu’elle n’existe plus…

Cette réaction internationale est classique: un belligérant que la neutralité n’avantage pas dira qu’elle a été bafouée, et inversement. Mais il est vrai que l’invasion de l’Ukraine par la Russie a mis en lumière le grand chaos qui règne aujourd’hui autour de la compréhension de la neutralité suisse. J’ai l’impression que les autorités fédérales ne savent pas complètement de quoi elles parlent en évoquant la neutralité depuis le début du conflit. J’ai l’impression d’avoir affaire à une multiplicité de points de vue, sans certitude. En tant qu’historienne, j’établis une comparaison avec le XIXsiècle. J’ai remarqué qu’il s’agissait d’une tactique courante des autorités fédérales que d’invoquer la complexité du pays pour essayer de gagner du temps, jusqu’à ce que le train soit passé et que la pression se tourne vers un autre pays. De la Realpolitik bien suisse.

Vous-même, comment définiriez-vous, aujourd’hui, la neutralité suisse?

Je la vois comme un élément identitaire fondamental en Suisse. Son aspect mythique et son absence de définition permettent d’en faire un élément constitutif du roman national. Je n’y attache pas de composante morale. La neutralité n’est ni bonne ni mauvaise. Elle est. Et elle va sans doute rester dans le futur.

Ecrire à l’auteur: jean.friedrich@leregardlibre.com

Vous venez de lire une interview tirée de notre dossier NEUTRALITE, publié dans Le Regard Libre N°96.

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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