Le regard d’Isabelle: De la paresse

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écrit par Sébastien Lapaire · 02 February 2023 · 0 commentaire

La très provocatrice députée française Sandrine Rousseau a récemment jugé bon de proclamer l’existence d’un «droit à la paresse». Emoi de toutes parts. Mais pourquoi l’association de ces deux termes passe-t-elle mal? Décryptage à partir du concept de paresse.

La paresse est le dernier des sept péchés capitaux, ce qui n’augure rien de bon la concernant. Philosophiquement parlant, la paresse n’est ni une capacité, ni un sentiment, ni une émotion, mais une disposition, ou plus exactement l’absence d’une disposition: la disposition à l’effort. Etre paresseux, c’est être réfractaire, voire impropre à l’effort.

Mais qu’est-ce que l’effort? En mécanique, l’effort désigne une contrainte ou un ensemble de contraintes appliquées à un système, lequel exerce une résistance à cet effort, jusqu’à son éventuelle rupture. Transposé à la conduite humaine, l’effort est la mise en œuvre d’une force mentale ou physique en vue de vaincre une forme de résistance extérieure ou intérieure. Par exemple, se lever tôt le matin est souvent un effort, dans la mesure où le corps et l’esprit s’opposent à une telle «violence».

Un moteur du progrès humain

L’effort est parfois inutile, mais jamais gratuit: parce que l’effort est coûteux en énergie, celui qui l’entreprend en attend un bénéfice, égoïste ou altruiste. Plus précisément, le rapport bénéfice-coût doit être supérieur à un, pour qu’il soit rationnel de l’envisager. Il ne viendrait à l’idée de personne de gravir l’Everest pour y récupérer un simple bouton tombé de son anorak: un tel effort serait totalement disproportionné en regard du maigre résultat escompté.

Ce rapport bénéfice-coût de l’effort constitue le moteur essentiel de toute l’histoire du progrès humain. De tout temps, les hommes ont cherché à maximiser le bénéfice procuré par unité d’énergie fournie, dans une optique d’efficience. Autrement dit, l’effort présente d’autant plus d’attrait qu’il permet de dégager une forte plus-value, et cette quête de plus-value participe à la construction du progrès: elle est à la base des découvertes médicales et scientifiques, et anime tout esprit ingénieux et curieux.

Rien ne vient de rien

Mais revenons à Madame Rousseau et à son «droit à la paresse». Madame Rousseau n’a rien inventé. En 1880, Paul Lafargue publie un manifeste intitulé Le droit à la paresse dans lequel il dénonce le travail harassant et interminable des ouvriers du XIXe siècle. Que Madame Rousseau, à l’instar de Lafargue, entende par «droit à la paresse» une aspiration à la disparition de tels efforts à faible plus-value est parfaitement compréhensible. Mais il n’est pas exclu que sa compréhension du droit à la paresse soit différente. Si Madame Rousseau entend par-là le droit de ne fournir aucun effort tout en retirant des bénéfices, elle sabote l’équilibre bénéfice-coût de l’effort, auquel l’humanité doit tant, et dont dépend son futur. Elle méprise également un fait établi de longue date, et toujours en vigueur: «ex nihilo nihil fit».

Isabelle Schönbächler est physicienne et philosophe de formation. Dans cette chronique «Le regard d’Isabelle», elle livre à partir d’un fait de l’actualité une courte analyse philosophique d’un trait humain ou d’un phénomène de société.

Vous venez de lire un article tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°92).

Illustration: Sandrine Rousseau © Wikimedia CC 4.0

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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