«Le retour», roman inédit, épisode 11

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écrit par Sébastien Lapaire · 24 December 2022 · 0 commentaire

Chaque mois, Le Regard Libre publie le roman inédit Le retour du jeune auteur suisse Elliot Mazzella, sous forme de quinze épisodes. Retour à la fiction en ces pages, retour à la vieille tradition du roman-feuilleton.

Plongé dans un sommeil fiévreux, Joseph rêve. Il parcourt aux côtés de son ancien ami, Pierre, une lande désolée. Il se souvient de la solitude, d’un passé qui est mort en lui. Les deux amis marchent jusqu’à la lisière de la forêt où une femme les attend. C’est Leila. Elle doit faire un choix, et c’est Joseph qu’elle choisit. Pierre s’effondre…

Ne fais pas trop de bruit. Je ne voudrais pas qu’il panique, il ne sait plus où il est. Il lui faudra un peu de temps.

– Bon, très bien… Mais où est Leila?

– Elle est allée les prévenir. On ne leur a rien dit, ils sont encore sous le choc.

– J’imagine… Bon, alors je suppose que c’est toi qui vas t’en occuper jusqu’à son retour?

– Oui, mais elle ne devrait pas faire trop long.

– D’accord, mais sois prudente…

– Pourquoi?

– Je veux dire, le brusque pas, fais-lui pas faire n’importe quoi, enfin, sois prudente avec lui. Il est fragile.

– Ne t’en fais pas pour lui. Il est sonné, mais bien vivant. C’est pour Pierre qu’il faut s’inquiéter. D’ailleurs, tu ne devais pas lui rendre visite aujourd’hui?

– Si, si, j’étais sur le point de partir.

Siméon sort. Marie-Hélène se dirige vers Joseph. Il est fiévreux, son corps est trempé. Il n’est pas encore tout à fait lucide, mais c’est de mieux en mieux. Lorsqu’il a ouvert les yeux pour la première fois, il ne voyait que du flou. Il criait et se débattait comme un fou à lier. On a songé à l’attacher, mais c’eût été inutile car il n’avait pas la force de se lever.

– Il est parti. Vous pouvez ouvrir les yeux.

Ces paroles sont empreintes de tendresse et de fermeté tout à la fois. La voix qui les a proférées n’est pas celle d’une femme ordinaire, mais bien celle d’une mère. Elle s’est assise sur le bord du lit et boit du thé. Cette légèreté le rassure. Joseph est blessé, mais il va s’en sortir. Encore deux ou trois jours de repos et il pourra reprendre le travail.

– Où est Pierre? Est-ce qu’il va bien?

– Il va bien. On s’occupe bien de lui, ne t’en fais pas.

– Qui êtes-vous?

– Tu ne me reconnais pas ? Je suis la mère de Leila. Moi, je t’ai tout de suite reconnu. Je trouve que tu n’as pas changé, Joseph.

– Qu’est-ce qui vous fait dire ça?

– Eh bien… Il faut dire que lorsque je t’ai revu j’ai beaucoup ri. Je ne savais pas encore que c’était toi. Mais je riais, je ne pouvais plus m’arrêter. Cette tête que tu faisais… Ah! Ah! Mon Dieu.

Elle se met à rire pour de vrai.

– Arrêtez s’il vous plaît… Arrêtez!

Mais c’est trop, elle ne peut pas s’en empêcher. Joseph crie, hurle, mais rien à faire. Il voit défiler sous ses yeux une myriade de souvenirs plus absurdes les uns que les autres. Alors à son tour, Joseph éclate de rire.

– Mais arrêtez, bon sang! Qu’est-ce qui vous prend tout d’un coup?

– C’est que… C’est que… Ah! pardonne-moi, Joseph. Pardonne-moi.

Le ciel entre par une fenêtre. La pièce devient bleue.

– Je suis contente de te retrouver… Je te l’ai dit, je l’ai tout de suite su. Ce rire m’a libérée. Je t’ai vu au fond du gouffre essayer de t’en sortir comme toujours, raisonner les fous. Ils t’ont fait trébucher, tu t’es relevé et tu les as pardonnés. Cet espoir… ou peut-être cet orgueil de croire que tu pourrais changer les choses à toi tout seul. Comment dire… j’ai trouvé ça beau. Et assez stupide aussi. C’est pour ça que j’ai ri. Et aussi parce que les hommes sont trop sérieux, trop importants. Il y a de la gravité dans chaque parole et chaque acte. Les hommes sont lourds, ils sont un peu comme des métaux. Mais tout ça c’est du jeu, oui, ils jouent la comédie, ils adorent ça. Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi… Leurs cités, leurs lois, leurs gouvernements… quel gros tas de fumier! On aime se voiler la face, vivre dans un immense bal masqué en faisant mine de savoir danser. Blaguer, se raconter des histoires, dormir, au fond… oui, dormir, c’est ce que nous faisons le mieux, et ce pendant toute une vie. N’est-ce pas triste Joseph?

Joseph a fermé les yeux.

– Toi aussi, tu aimes ça? Non, je sais bien que tu mens. Que tu te trompes pour entrer dans la danse. Tu aimerais bien nous rejoindre, n’est-ce pas? Aller sur l’autre rive ? Du bon côté de la vie en quelque sorte… Mais tu ne peux pas. Et moi je t’envie… oui, j’aimerais traverser le fleuve, nager à contre-courant. C’est ça qui m’amuse chez toi : tu n’en es tout simplement pas capable.

– Qu’est-ce que vous voulez dire par là? Je ne suis pas sûr de comprendre.

– Eh bien. Laisse-moi te raconter. Une histoire, une seule et après plus rien. Je te laisserai te débrouiller tout seul comme tu l’as toujours fait. Quand tu étais enfant, ta mère ne te laissait presque pas sortir. Mais tu n’étais pas puni, non, elle ne faisait pas ça pour te punir, mais pour te protéger. Te protéger de toi-même… Elle l’a vite compris, et je l’ai compris aussi, tu n’étais pas fait pour vivre.

– Quoi?

– Ah! Ah! Ne me regarde pas comme ça! Elle ne me l’a jamais dit. Mais je sais que c’est ce qu’elle a pensé à ce moment-là. Et elle avait raison. Avant ça, lorsque tu sortais avec tes amis, tu te blessais, ou plutôt non, on te blessait. Tes amis d’abord, tu ne comprenais pas leurs jeux mais tu voulais quand même y jouer. Ils te paraissaient des brutes alors que pour eux ce n’était que de l’amitié. Un rien te chagrinait. C’était comme si le simple fait d’être là, debout quelque part dans le monde, te faisait du mal. Et puis comme tu étais maladroit! Ah! Ah! C’est ta maladresse qui m’a convaincue que c’était bien toi ! Les choses les plus simples qui, pour à peu près tout le monde, coulent de source, eh bien toi tu ne les comprenais pas. Il fallait qu’on t’explique, mais la plupart du temps on n’en avait pas envie, alors on faisait les choses à ta place. On te remplaçait. Ta mère voulait te protéger, elle disait que c’était pour ton bien, mais en fin de compte, tu es resté cloîtré dans ta chambre qui s’est peu à peu métamorphosée en bibliothèque et tu n’as plus voulu entendre parler du monde extérieur. Ta peau est devenue diaphane, tu étais de plus en plus pâle, et si fragile… oui, tu t’es aminci au point de ne plus pouvoir faire un pas sans te briser. Les autres l’ont vu, on l’a tous vu et tu nous as fait horreur. Cela non plus, tu ne le comprenais pas. Du jour au lendemain, tout le monde te tournait le dos. Tes amis t’ont fui, tes parents avaient honte, et toi tu avais peur. Tous ces visages, toutes ces ombres, toutes ces rumeurs qui couraient autour de toi… Tu ne voulais même pas te méfier, tu ne voulais pas reconnaître que l’on te méprisait. Tu as longtemps cherché l’erreur, mais il n’y en avait aucune. Tu t’es demandé quelle avait été ta faute. Aucune. Tu étais innocent. On ne te l’a jamais pardonné.

– Et mes parents?

– Ils ont eu peur. Mais c’est comme si ce qu’il se passait entre le village et toi ne les regardait pas. C’est-à-dire que l’on se comportait avec eux comme on s’était toujours comporté. C’étaient des gens bien. On les appréciait beaucoup au village et ils ont toujours été respectés. Au fond, pour eux, rien n’a vraiment changé. C’était contre toi, on t’en voulait à toi et rien qu’à toi. On les saluait toujours, on leur souriait quand on les croisait. Et c’était toujours sincère. Mais dès que leur fils se pointait, on sortait les griffes. On ne se sentait pas bien en sa présence et on le lui a fait comprendre. Ta peur du monde grandissait. C’est devenu quelque chose d’énorme, un monstre, et pour nous autres tu étais ce monstre. L’angoisse d’être dans le monde et parmi les hommes vous a contraints à la fuite. Toi et ta famille avez déserté le village lorsqu’on s’y attendait le moins. Et les gens ne l’ont compris qu’à moitié. Ils ont fêté ton départ et pleuré tes parents. Tout était vague dans nos têtes, flottant, on ne savait pas tellement comment il fallait prendre la chose. Et puis le temps a fait son œuvre et on a fini par tout oublier. Jusqu’à ce que tu reviennes, toi la bête au regard froid et à la peau blême. Et aujourd’hui les choses n’ont pas changé.

– Alors quoi? Je devrais me lever et partir? 

– Peut-être. Mais tu n’es pas si seul… Elle va bientôt arriver. Je ne veux pas trop te fatiguer. Il ne faudrait pas que tu t’endormes, ce serait dommage. Et je pense qu’elle te le pardonnerait difficilement…

– Qui?

– Alors tu l’as déjà oubliée? Tu ne te souviens donc de rien? Même pas des bons moments? Ce n’est peut-être pas plus mal… Ce n’est pas tous les jours que l’on peut recommencer. C’est ta chance, Joseph… Il n’y en aura pas deux.

La suite, le mois prochain.

Vous venez de lire un épisode paru dans Le Regard Libre N°90.

Vous pouvez lire l’épisode précédent.

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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