Le regard d’Isabelle: Du mensonge éhonté
Parmi toutes les formes de mensonges qui peuplent notre quotidien, mensonge par omission, mensonge pieux, mensonge intéressé, mensonge pathologique, une catégorie singulière semble tenir la corde par ces temps agités: le mensonge éhonté.
Ce mensonge, nous l’avons tous commis, étant enfants, pris en flagrant délit de consommation illicite de chocolat ou de bonbons. «Mais non, maman, je n’ai rien volé dans le placard de la cuisine, je viens juste de trouver ça dans ma poche». Et d’appuyer ces dires en affirmant que «de toute façon, je ne savais même pas qu’il y avait du chocolat dans le placard». Bien entendu, les mamans sont finaudes, et ne sont pas dupes de ces petits écarts à la vérité (qu’elles-mêmes ont pratiqués à cet âge). Mais le plus étonnant est ailleurs: les enfants eux-mêmes «savent» que leur maman «sait». Et c’est là toute la subtilité du mensonge éhonté. Le menteur n’ignore pas que son interlocuteur a connaissance de son mensonge. Mais pourquoi mentir alors?
Oui, pourquoi Lavrov affirme-t-il, contre toute évidence, que la Russie n’a pas attaqué l’Ukraine? Et pour quelle raison Poutine jure-t-il, en dépit d’une réalité connue de tous, qu’il veut dénazifier l’Ukraine?
Une arme défensive
La réponse est à chercher dans le mécanisme même du mensonge. Le mensonge est un acte, et plus précisément un acte de communication. En tant qu’acte, il est doté d’une intentionnalité, ce qui signifie qu’il vise un but, en l’occurrence, la tromperie. En tant que communication, il est doté d’un contenu, l’énoncé.
Habituellement, la tromperie visée par le mensonge porte, en premier lieu, sur la véracité de l’énoncé. Quand «l’honnête» Iago affirme à Othello que Desdémone est infidèle, il trompe Othello en ce qu’il présente son affirmation comme vraie, alors qu’elle est évidemment fausse. Le but visé est d’induire une fausse croyance chez Othello, la croyance que sa femme est adultère, une croyance qui agira comme une cloche de verre isolant Othello de la vérité. Ce type de mensonge est une arme offensive dans l’arsenal du menteur, une arme permettant d’emprisonner l’autre de l’intérieur.
Mais dans le cas du mensonge éhonté, la tromperie ne porte pas sur la véracité de l’énoncé, car le menteur sait qu’il n’induira aucune fausse croyance chez son interlocuteur. Le but visé par le mensonge éhonté est plus modeste que celui du mensonge de Iago: il s’agit seulement de détourner un moment l’interlocuteur de la vérité, de gagner du temps sur ce qu’il saura un jour. Le mensonge éhonté est ainsi, contrairement au mensonge «vrai» (si l’on peut dire), l’arme de défense ultime face à la recherche de la vérité, un piteux obstacle à ce que le menteur veut cacher.
Il est attendrissant de voir les enfants mentir éhontément pour dissimuler leurs petites fautes et leur vulnérabilité. Il l’est beaucoup moins de constater que des dirigeants puissants utilisent le mensonge éhonté comme un cache-sexe dérisoire à la terrible réalité.
Isabelle Schönbächler est physicienne et philosophe de formation. Dans cette chronique, elle livre à partir d’un fait de l’actualité une courte analyse philosophique d’un trait humain ou d’un phénomène de société.
Crédit photo: © Pixabay
Vous venez de lire une chronique tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°91).
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