Comment le Grand-Est français se prépare aux JO de Paris 2024
Accueil de délégations sportives nationales, région labellisée par le Comité d’organisation, course aux agents de sécurité privés et sondages d’adhésion de la population: comment la région Grand-Est assume une partie des préparatifs des prochains JO d’été de Paris 2024? «Entre retombées économiques et objectifs de performance pour nos athlètes, les enjeux sont pluriels», explique François Werner, vice-président de la région, délégué au Sport et à la Jeunesse.
Ce samedi matin-là, le ciel menaçait de son crachin. Les nuages étaient d’un sombre insondable. Mais dans le Grand-Est, cette grande région administrative française qui confine à la fois avec la Belgique, l’Allemagne, le Luxembourg et la Suisse, on se réjouit d’un peu d’air frais.
Les vagues successives de canicule qui ont traversé le pays d’ouest en est cet été ont laissé aux habitants de l’Hexagone un sentiment de quasi-apocalypse. Ce qui provoque un tir de barrage dans les rues de Mulhouse, alors que nous tentons de rejoindre la Meurthe-et-Moselle depuis Berne: «Imaginez de telles conditions dans deux ans, durant les Jeux olympiques (JO). Pensez organiser des épreuves en extérieur, comme le marathon, si le plan canicule est placé au niveau 3 ou 4 !»
Paris, comme Reims ou Lyon, ont tous battu cette année des records de température, allant jusqu’à 43 degrés. Et la cérémonie d’ouverture du gotha du sport mondial est déjà là; elle aura lieu le 26 juillet 2024, ce qui laisse peu de temps pour réfléchir à des parades pour éviter que les JO de Paris n’étouffent. Voilà un point de friction dans les dispositions actuelles qui repose sur le bureau du comité d’organisation, présidé par Tony Estanguet. De nombreux autres points sont bien sûr encore en discussion, et tous ne sont pas directement pilotés depuis la capitale.
Une affaire qui concerne toute la France et bringuebale à tous niveaux
A onze heures trente passées, François Werner nous reçoit dans sa mairie de Villers-lès-Nancy, sise en pleine région administrative de Lorraine. Il nous accueille l’air souriant, la mine satisfaite. Il a passé sa matinée en représentation au Congrès national des sapeurs-pompiers, dont la 128e édition avait lieu au centre de Nancy. Plusieurs ministres français y avaient d’ailleurs fait le déplacement; Caroline Cayeux, ministre déléguée chargée des Collectivités territoriales, mais aussi Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, avec qui François Werner a pu s’entretenir quelques minutes avant de nous retrouver dans son bureau de maire, six kilomètres plus loin.
Ce grand monsieur, qui nous dépasse d’une tête, porte en lui la charge de ses très nombreuses responsabilités actuelles, mais aussi passées. Comme tout grand homme politique du pays, il est issu de l’ENA, l’école nationale d’administration, réputée faiseuse de présidents. Proche de Jean-François Copé – ancien président de l’UMP, parti de la droite républicaine aujourd’hui rebaptisé Les Républicains –, il rejoint en 1993 le cabinet de Nicolas Sarkozy, alors ministre du Budget. Deux ans plus tard, il devient directeur de cabinet de Guy Drut, ministre de la Jeunesse et des Sports.
Quelques années plus tard, alors qu’il exerce la fonction de secrétaire général auprès de la mission interministérielle pour les droits de l’homme, présidée par Robert Badinter, il débarque à Lausanne. Dès 1998, il devient conseiller auprès de la présidence du comité de candidature de Paris aux JO de 2008. La campagne ayant été un échec – Pékin a remporté les faveurs du CIO –, il intègre en 2000 le Comité international olympique en tant que représentant spécial de la commission d’éthique. Il restera deux ans dans le canton de Vaud avant de rejoindre à nouveau la France pour des fonctions qui le mènent d’un ministère à l’autre: à la Justice, à l’Economie et au Budget, et aux Finances depuis 2016. Il a aussi été décoré Chevalier de la Légion d’Honneur par décret du président de la République Emmanuel Macron le 13 juillet 2019.
Homme d’économie et personnalité de droite convaincue, il nous reçoit dans son office de travail dans lequel un bureau en forme d’ovale anthracite traverse la pièce d’un bout à l’autre. Classés dans l’ordre, plusieurs dossiers éparpillés devant nous ont trait aux affaires de sa commune et de la métropole voisine, à l’image de l’ouverture prochaine du centre Grand Nancy Thermal. Mais on y retrouve aussi des dossiers plus spécifiques liés à sa fonction de vice-président de la région Grand-Est, délégué au Sport et à la Jeunesse. Parmi eux, de nombreux mémorandums et notes de réunions tous portés sur l’organisation relative aux prochains JO de Paris en 2024. Comprenez: les JO sont aujourd’hui appelés à avoir un impact économique et logistique certain sur sa région qui, pourtant, n’organisera aucune épreuve durant les compétitions. «Nous avons longtemps espéré que des épreuves baladeuses soient parachutées chez nous, mais cela ne s’est pas fait», sourit l’homme politique de 59 ans.
Par sa très grande proximité avec la région francilienne, tout comme les Hauts-de-France, la Normandie, ou encore le Centre-Val de Loire, le Grand-Est figure naturellement parmi les destinations de choix pour bon nombre de délégations nationales souhaitant établir leur pied-à-terre en dehors du pourtour parisien. Pour les administrations locales, c’est bien sûr l’occasion de faire valoir les installations modernes et efficaces qui s’étendent de la Marne à l’Alsace, passant par le long plan d’eau que constitue la Moselle, tout en faisant goulûment profiter le secteur du tourisme. Mais face à la volonté déjà affichée de certaines délégations de pays ou groupes de pays, les autorités font pour l’heure preuve de prudence. «Comme pour toute chose, quand on touche à des relations d’affaires, il y a les pistes privilégiées, les dossiers de réserve et les fins de non-recevoir», explique François Werner. En réalité, aucun refus définitif n’a pour l’heure été prononcé, mais d’après le vice-président de la région, certains dossiers présentent des exigences personnelles trop élevées qui jettent d’emblée la désunion dans les négociations. «Parfois ces contraintes sont de l’ordre du standing, parfois de la sécurité ; souvent les deux.»
Convaincu du bien-fondé de l’entière opération, François Werner ne précipite donc pas la longue période de prospection qui devrait déboucher prochainement sur les premières décisions, puis sur des accords actés. Les premiers cas en fin d’étude concernent les délégations américaine et britannique d’athlétisme. «Nous avons un temps espéré recevoir les Britanniques dans la zone de Reims mais l’opération ne se fera pas en raison de contraintes de localisation trop fortes», explique-t-il. Idem pour les Américains qui souhaitaient être hébergés dans des complexes hôteliers avec spa, quasiment indisponibles dans la région à l’horizon 2024. Quoique: le complexe Grand Nancy Thermal, qui devrait ouvrir ses portes courant 2023, restera un point de force dans l’attractivité de la région pour plusieurs délégations sportives, assure François Werner.

La complexité des choix et des négociations
Bob Tahri, cinquième du 3000 mètres steeple aux JO de Pékin en 2008, vient d’hériter, dans ce large complexe, d’un dossier assez vaste. Devenu conseiller régional et conseiller municipal à Metz depuis 2020, il est cet homme de terrain chargé par la région de présenter les possibilités d’hébergement et centres d’entraînement adaptés aux délégations intéressées. Outre l’excitation de recevoir des athlètes des quatre coins du monde, le gros du travail consiste surtout à leur proposer des offres finement ciblées au cas par cas.
Pour mieux comprendre la complexité de l’affaire, il faut prendre la question sous un angle différent : doit-on miser son va-tout pour accueillir à tout prix des délégations nationales sur son territoire? Non, tranche avec fermeté François Werner. «L’accueil de délégations sportives n’est pas la priorité absolue, explique-t-il. Dans le processus d’acceptation, deux critères sont automatiquement pris en compte: quels sont nos points de force en matière de structures sportives, et surtout qui connaît qui?»
Sur le premier volet, celui des structures, la région Grand-Est dispose de plusieurs pôles d’excellence sportifs. A commencer par les installations aquatiques, dont le Centre d’entraînement et de formation à la natation de haut niveau est sis à Mulhouse, non loin de la frontière suisse. «Il me semblerait par exemple tout à fait naturel qu’une délégation de nageurs panaméricaine vienne s’y installer, car ils tireront directement profit de nos équipements.» Un autre pôle d’excellence tourné vers les sports de combat se situe dans les environs de Nancy. Quant aux meilleures installations de la région dédiées à l’athlétisme, elles sont davantage basées plus au nord, à Reims.
Le second volet, celui des connaissances et du réseautage, est tout aussi objectif. «J’ai déconseillé à nos différents territoires de céder aux différents marchands de bonheur qui réunissent le ban et l’arrière-ban de leurs relations et promettent des pseudo carnets d’adresse.» Comprenez: ce sont les territoires eux-mêmes – les villes, et parfois même des quartiers – qui vont directement chercher à attirer les délégations. Ce sont aussi eux qui reçoivent et statuent en premier lieu les demandes qui leur parviennent. «La région Grand-Est n’a pas vocation à piloter un grand machin coercitif dans lequel les territoires devraient rendre des comptes à l’échelon supérieur, explique François Werner. Nous n’avons aucun centre d’arbitrage ni de décision dans cette affaire. Nous pouvons seulement servir de support et de soutien.» D’où le critère du «qui connaît qui», devenu central et prioritaire.
Des gens du sérail, à l’aune de Bob Tahri, sont donc les premiers au front. D’autres l’accompagnent à des niveaux différents. C’est le cas du président de la Fédération française de boxe Dominique Nato. Egalement ancien directeur du CREPS de Lorraine, le centre régional d’éducation physique et sportive basé à Nancy, il connaît tout le monde ou presque. «Il faut avoir quelques contacts avec des fédérations emblématiques, comme celle cubaine, et les approcher. De cette manière, nous pouvons nous adapter à toutes les spécificités particulières. Dès que nous avons compris comment les processus fonctionnent, nous avons pu nous mettre en ordre de marche et commencer à discuter.»

Le taekwondo coréen proche de s’établir à Pont-à-Mousson
Pour l’heure, seules quelques fédérations, dites emblématiques, sont actuellement en contact avec la région Grand-Est. Pour la plupart d’entre elles, sinon toutes, la proposition d’établissement a été directement formulée par les délégations aux décideurs politiques. C’est le cas de la délégation du Maroc, dont les contacts culturels, historiques et économiques étaient déjà profonds avec la région Grand-Est, et plus particulièrement entre la Champagne-Ardenne et l’Oriental (la région nord-est du royaume). Plus loin, c’est une délégation sportive panaméricaine qui est pressentie à Mulhouse. «Les pays d’Amérique centrale ont décidé de centraliser leurs recherches, aiguillonne le vice-président de région. C’est ce qui explique ce regroupement.» Nogent-sur-Seine serait, quant à elle, appelée à se parer d’étendards cubains.
Mais la piste la plus sérieuse à l’heure actuelle est celle qui voit les judokas et taekwondoïstes sud-coréens s’installer à Pont-à-Mousson, ville tampon entre Metz et Nancy, les deux plus grands centres urbains de Lorraine. Et la Corée du Sud pourrait ne pas être seule. «En sport de combat, quand on a une délégation, on en a souvent plusieurs, explique François Werner. Parce que la préparation des athlètes de sports de combat suppose des confrontations en entraînement, d’autres délégations pourraient investir les dojos de Pont-à-Mousson. Ils sont grands, spacieux et disponibles : voilà un point de force.» Infrastructures sportives labellisées et réseau sûr, l’exemple coréen devient ici un cas d’école pour expliquer les garanties demandées par le corps politique pour accéder à la demande de délégations sportives.
L’accueil de martialistes venus de Corée du Sud présente deux avantages. D’une part, il permet d’investir un des centres de préparation labellisés par le comité d’organisation des JO – ce qui assoit la renommée et la réputation des lieux. D’autre part, il offre à la communauté mussipontaine et aux observateurs des communes voisines, l’occasion de vivre en immersion dans les coulisses des Olympiades. «Si demain, la Corée du Sud élit résidence à Pont-à-Mousson, ses athlètes viendront automatiquement égayer la ville, animer le centre de la Place Duroc, et renforcer le commerce local, détaille François Werner. Ils seront tous très accessibles et la possibilité que les entraînements soient ouverts, au moins aux clubs des alentours, est très forte. Cela n’aurait, par exemple, pas été possible à l’égard des athlètes britanniques ou américains. C’est pourquoi nous ne les regrettons pas nécessairement.»

délégation de martialistes sud-coréens durant la quizaine des Jeux Olympiques de Paris 2024. Image
d’illustration © LEMULTIMEDIA.INFO / ORESTE DI CRISTINO [PONT-À-MOUSSON]
« Terre de Jeux 2024 », pourquoi cette course à la labellisation ?
Nombreuses sont les structures labellisées dans la région Grand-Est et dans le reste de la France. En revanche, seule une poignée d’entre elles offrira l’hospitalité à des délégations, ce qui attise d’emblée un esprit de compétition entre les villes, départements et régions administratives. «Dès le début de la candidature de Paris pour les JO 2024, nous avons été région-soutien et nous avons organisé une marche symbolique de flamme, en réunissant plusieurs centaines de gens pour montrer l’attachement aux Jeux, assène François Werner. Le degré d’adhésion est fondamental. C’est fait pour soulever notre territoire et montrer qu’il est partie prenante aux Jeux.»
Etre partie prenante aux Jeux n’est d’ailleurs pas qu’un réflexe marketing. Cette prise d’initiative est aussi un levier essentiel afin de faire de l’organisation des JO une réussite sur le plan international. Le travail de mobilisation, de soutien, d’enthousiasme et de fierté collective est quotidien, à en croire Henry Lemoine, le maire de Pont-à-Mousson qui a, selon Werner, su consentir à de grands efforts afin de positionner sa ville dans le concert des territoires labellisés.
«Les Jeux peuvent irriguer, stimuler, voire soulever une ville. Imaginez ce qui peut se passer à l’échelle de la Nation», concorde le vice-président de la région. «J’ai été présent lors des JO d’Atlanta en 1996. Voilà un exemple de JO qui n’ont absolument pas soulevé les foules au-delà de la pure sphère sportive. La raison était simple, il n’y avait rien autour et les comtés avoisinants n’ont pas vibré au rythme de la compétition. En 2024, nous ne voulons pas de ça.»
«Lors de Paris 2024, nous voulons des régions françaises investies, avec un effet d’entraînement général qui puisse véhiculer un intérêt à la fois économique, mais surtout humain, du sport», assure, de son côté et depuis la capitale, le président du Comité d’organisation des JO de Paris Tony Estanguet. C’est pour cette raison qu’a vu le jour le label «Terre de Jeux 2024», destiné à récompenser les territoires de France métropolitaine et des Outre-mer de leur soutien à l’organisation des Jeux. A titre d’illustration, la Polynésie et Tahiti seront, elles aussi, partie prenante des Jeux en organisant les épreuves de surf. Figurer sur la carte des JO de Paris 2024 revient, d’une certaine manière aussi, à exister sur la carte du monde. Les bénéfices sont pluriels et surtout durables, à la fois sur les volets économique et touristique, mais aussi sur le plan des performances sportives des athlètes de ces territoires, qui se sentent investis, aussi bien dans l’arène sportive que chez eux.
Condition sine qua non pour y parvenir, d’aujourd’hui jusqu’à l’été 2024: que Paris soit la France et la France soit Paris.
En complément de cet article, la suite de l’interview exclusive avec François Werner, vice-président de la région Grand-Est, délégué au Sport et à la Jeunesse, est disponible sur www.lemultimedia.info.
Ecrire à l’auteur: yves.dicristino@leregardlibre.com
Vous venez de lire un article tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°91).
Image principale: Terre de Jeux 2024 © Marie de Villers-lès-Nancy
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