La musique, c’était mieux avant?

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écrit par Sébastien Lapaire · 10 November 2022 · 0 commentaire

Ce refrain, vous l’avez certainement déjà entendu. Qu’il émane d’un musicologue autoproclamé, d’un musicien confirmé ou d’un nostalgique aviné, la pauvre qualité sonore de la musique populaire actuelle est souvent pointée du doigt. A raison?

Pour tâcher d’apporter des éléments de réponse à cette très épineuse question, il convient tout d’abord d’en rappeler la nature au moins partiellement subjective – propre, d’ailleurs, à toute forme d’art. De plus, il a toujours été à la fois commun et commode de critiquer la musique populaire d’une époque avec comme seul cheval de bataille la nostalgie des temps qui l’ont précédée. Pourtant, il semblerait que ce type de discours ait récemment gagné en popularité et pris des proportions sans précédent. Sans que nous ayons la prétention de pouvoir trancher définitivement la question, certains éléments objectifs sont néanmoins à notre disposition pour tenter un éclairage sur le sujet.

Les accords du désaccord

Si l’on se penche sur les études faites sur le sujet, comme celle réalisée par le chercheur espagnol Joan Serrà sous le titre «Measuring the Evolution of Contemporary Western Popular Music», un premier constat s’impose et semble donner raison aussi bien aux nostalgiques modérés qu’aux râleurs invétérés: le nombre d’accords utilisés, en moyenne, dans des morceaux qui tutoient le haut des classements d’écoute est en baisse. Et ce, depuis une trentaine d’années déjà: le phénomène ne date donc pas d’hier. Les motifs rythmiques semblent également suivre la même direction et tendent à une relative uniformisation.

Il s’agit ici évidemment de constats applicables uniquement et strictement aux morceaux se présentant en tête des charts actuels, et non au monde de la musique en général. D’un point de vue strictement statistique, la musique populaire actuelle est donc mathématiquement et progressivement plus pauvre qu’elle ne l’a été par le passé. Est-elle plus mauvaise pour autant? C’est là une toute autre question. 

Au-delà des notes

Bien que la richesse harmonique et rythmique des «tubes» les plus écoutés soit en diminution, la musique, sa beauté et l’émotion qu’elle nous procure ne se résume fort heureusement pas au nombre de notes ou d’accords qu’elle contient. La qualité d’une recette de cuisine se mesurerait-elle au nombre d’ingrédients qui la composent? Certainement pas. Une pléthore de morceaux aussi géniaux que simples sont là pour nous le rappeler et, ironie de la situation, nombre d’entre eux sont loin d’être récents. Ne songeons qu’à des classiques tels que la chanson A Horse With No Name du groupe America ou l’introduction du titre Imagine de John Lennon, qui ne contiennent chacun que deux accords.

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Heureusement encore, la musique ne consiste pas en un simple enchaînement de notes: elle s’exprime, se ressent et s’apprécie également au travers des différents timbres et sonorités qui s’y font entendre. Or, de ce côté-là, la musique populaire actuelle est très loin de pécher par fainéantise. La démocratisation des synthétiseurs et le développement des techniques d’enregistrement, de mixage et de mastering, mis au service de la créativité des artistes, permet aujourd’hui à la fois des jeux de textures dans le son et des possibilités de création dont les générations précédentes pouvaient à peine rêver. Par le passé, on reconnaissait le son typique d’une époque, puis d’un style musical; aujourd’hui, chaque artiste a aujourd’hui la possibilité d’être reconnu instantanément par son son unique et personnel.

Et si on s’en fichait ?

Comme nous avons pu le voir, l’apparent appauvrissement de l’offre de la musique commerciale actuelle – indépendamment de la question des textes, sur lesquels nous reviendrons avec un autre article – est un phénomène bien plus complexe qu’il n’y paraît. Au-delà de cela, un jugement définitif sur une supposée décadence nous détourne du plaisir de l’apprécier, indépendamment de l’époque de sa sortie. Le fait que certains styles musicaux n’aient plus leur éclat médiatique d’antan n’enterre aucunement les œuvres qu’ils ont engendré par le passé, et ne signifie pas non plus qu’ils ont cessé d’exister. 

Fan de rockabilly? Essayez les Baseballs ! Mordu de Led Zeppelin? Jetez-vous sur Greta Van Fleet! Le marché de la musique n’a jamais été aussi riche et foisonnant, pour qui prend la peine de chercher un peu plus loin que le haut des classements d’écoute des grandes plateformes. Et si c’était finalement l’auditeur, plus que le musicien, qui faisait preuve de paresse?

Ecrire à l’auteur: max.moeschler@leregardlibre.com

Musique actuelle © Pixabay

Vous venez de lire une analyse tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°90).

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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