Vladimir Fédorovski: «Je vis cette guerre comme une tragédie personnelle»

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écrit par Sébastien Lapaire · 07 November 2022 · 0 commentaire

Russo-ukrainien, ancien diplomate de l’URSS sous Brejnev et Gorbatchev, auteur aujourd’hui d’une imposante œuvre littéraire, Vladimir Fédorovski livre pour Le Regard Libre son avis sur le conflit en Ukraine et ses conséquences politiques et géopolitiques.

Le Regard Libre : Le 10 octobre (jour de l’interview), l’armée russe a bombardé de nombreuses villes ukrainiennes. Le conflit ne s’apaise pas. Comment voyez-vous cette situation ?

Vladimir Fédorovski : On vit aujourd’hui l’un des moments les plus dangereux de l’histoire de l’humanité, bien plus que la guerre froide. Cela parce que tous les accords de l’époque ont été détruits, les contacts entre les dirigeants n’existent plus, ni le désir de trouver un compromis d’ailleurs. Le Président Biden a dressé un parallèle entre la crise de Cuba et la situation actuelle: il a raison. Nous n’avons jamais été aussi proches de l’apocalypse nucléaire.

En Europe, la société se clive entre les différentes opinions sur le conflit. On s’accuse parfois avec violence de faire la propagande d’un camp ou de l’autre…

Ce que vous dites est tout à fait vrai. Ce «clivage», comme vous dites, est dû à l’omniprésence de la propagande. Certes, dans toute guerre, la propagande est inévitable, mais aujourd’hui la propagande en vient à se confondre avec la politique réelle. C’est un phénomène psychologique étrange: les gens mentent et finissent par croire à leurs mensonges. En réalité, cela concerne les deux camps et crée de grands clivages dans nos sociétés, une sorte de flambée des hostilités. En Occident se développe une détestation non seulement de Poutine mais aussi des Russes en général, une sorte de russophobie. Un climat de méfiance se crée aussi, avec un énorme rejet des médias, perçus par certains Occidentaux comme des instruments de propagande. Le phénomène que vous révélez existe et il est très préoccupant, parce qu’il complique l’analyse, les décisions, et influence de plus en plus la politique réelle.

Peut-on peut parler d’une guerre entre l’OTAN et la Russie?

Bien sûr. Et dans chaque camp, on s’enferme dans sa propre logique. A la différence des crises précédentes, il n’y a plus de désir de trouver l’issue. Sans oublier le rôle majeur joué par les affaires de politique intérieure: Biden doit gagner les élections de mi-mandat; Poutine ne peut pas reculer; Zelenski également est dans une situation difficile. Tout cela complique terriblement la recherche d’une issue à la crise.

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Il y a également beaucoup d’approximations dans les analyses. Pour Poutine, évidemment, le déclenchement de la guerre a été une erreur monumentale. En Europe, on a affirmé que les sanctions mettraient la Russie à genoux, ce qui s’est révélé complètement faux. Leur effet sur l’Europe a été mal calculé. Petit à petit, les erreurs de calcul et l’enfermement dans les narratifs nous rapprochent de la catastrophe généralisée. La politique intérieure ne devrait pas déterminer la politique extérieure et les choix stratégiques, mais dans la réalité, elle les détermine plus que jamais. Or, le court-terme, c’est l’antithèse de la stratégie. J’ajoute qu’il ne faut pas non plus sous-estimer, à mon sens, le rôle majeur de la bêtise et de l’incompétence dans cette crise.

Vous parlez longuement du chef de l’Etat russe dans votre livre Poutine, l’Ukraine: les faces cachée. Comment a-t-il imposé son pouvoir?

Le phénomène Poutine a été engendré par la gestion pitoyable du post-communisme. Au lieu de transformer le pays, on a préféré le piller. Il y a eu des sorties de capitaux exorbitantes: des dizaines de milliards on quitté la Russie vers les banques occidentales, alors que la moitié de la population frôlait le seuil de pauvreté. Les gens responsables de cette mauvaise gestion sont profondément associés à l’Occident: Gorbatchev, mais surtout Eltsine et son entourage. Le traumatisme fut tel que la société russe n’acceptera jamais de revenir à une situation du genre, considérée aujourd’hui à peu près unanimement comme le pire moment de l’histoire de la Russie, toutes époques confondues.

Vous écrivez que les Occidentaux ont tort «d’estimer que l’alternance à Vladimir Poutine sera évidemment pro-occidentale». Quelle est l’alternative?

Déjà avant la crise, il y avait une tendance très forte promue par les néostaliniens, qui ont gagné les dernières législatives en Russie. Le néostalinisme reflète la frustration russe face à ce qui s’est passé dans la période post-communiste, mais aussi une certaine nostalgie de l’homme fort dans le genre de Staline. Les néostaliniens qui ont le vent en poupe aujourd’hui proposent un système qui ressemble au système chinois, avec la surveillance de la population, mais aussi le contrôle des grands conglomérats par l’Etat, une sorte de capitalisme d’Etat. Sans oublier un rôle prépondérant des services secrets. En Chine, cependant, il existe un instrument qui a été détruit par Gorbatchev en Russie: le Parti communiste.

Y’a-t-il une alternative selon vous à la confrontation frontale entre l’Occident et la Russie?

Il y aurait eu une alternative, prônée autrefois par Mitterrand, par certains allemands, même par certains américains, qui voyaient une chance historique dans le fait d’associer la Russie à l’Occident. Mais ça ne s’est pas passé ainsi. Les Occidentaux ont menti sur leurs engagements de prendre en compte le problème sécuritaire de la Russie, notamment en élargissant l’OTAN vers l’Est. Comme diplomate, j’ai été deux fois présent quand James Baker a donné des assurances au nom des Etats-Unis que l’OTAN ne bougerait pas vers la Russie. Le non-respect de cet engagement a créé une telle frustration dans la société russe, dans l’armée, dans l’élite, qu’il existe aujourd’hui la certitude que l’Occident ne voulait pas seulement tuer le communisme, mais aussi la Russie en tant que telle.

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En plus de la frustration psychologique due au mépris occidental, d’autres éléments comme la perte du statut de grande puissance ou les mensonges américains – par exemple au sujet des prétendues armes de destruction massives en Irak – ont laissé des traces et créé un contexte très particulier, mis en scène et exploité par Poutine pour accéder au pouvoir et sauvegarder, de fait, un système autocratique.

Le pays se dirige-t-il inévitablement dans la direction voulue par les néostaliniens?

En réalité, cela dépend surtout de l’issue de la guerre. Si Poutine gagne, il y aura une évolution inévitable du pays vers ce système que je vous ai décrit. S’il perd, il y a le risque d’une crise majeure à l’intérieur de la Russie. La population et l’élite russes accepteront difficilement la défaite, ce qui pourrait provoquer l’utilisation d’armes nucléaires. Alors que certains pays – l’Ukraine et la Pologne par exemple – souhaitent qu’il y ait le chaos en Russie, il ne faut pas oublier qu’il y a là un pays avec des milliers de têtes nucléaires. Une guerre civile dans un pays comme celui-là provoquerait inévitablement l’apocalypse.

Les néostaliniens ne sont donc pas moins bellicistes que Poutine?

Pas du tout. Ils sont persuadés qu’il faut gagner la guerre, et que la Russie va gagner! Il faudrait, selon eux, engager toutes les possibilités du pays – mobilisation, ressources économiques, matières premières – pour provoquer la victoire. Ils comptent aussi sur un soutien de la majorité des pays du monde, notamment les pays d’Asie, qui permettrait de renverser la situation. D’une manière générale, mentalement, ils veulent aller jusqu’au bout. D’ailleurs, le jusqu’au-boutisme de Poutine reflète les desiderata de l’armée et d’une partie de la population qui ne supporteraient pas la défaite.

Avez-vous peur pour la suite?

Non, je n’ai pas peur, je suis lucide. Vous savez, je vis ce conflit comme une tragédie personnelle, en tant que Russe et Ukrainien. Mais je m’applique à étouffer mon sentiment. Je m’efforce d’expliquer les cas de figure possibles. Tout d’abord, les Ukrainiens sont persuadés qu’ils vont gagner la guerre. Cela ne correspond pas à la réalité, mais il faut prendre en compte cette thèse. Cela signifierait la récupération du Donbass, la reprise de la Crimée, et ensuite la défaite de Poutine, suivie de sa pendaison et de la scission de la Russie en plusieurs parties. Si l’on va vers un tel résultat, je pense que Poutine appuierea sur le bouton nucléaire.

Ou alors?

Deuxième scénario – ce qui se passera à mon sens dans les mois qui viennent – la situation est renversée, les Russes percent la ligne de défense du Donbass, appuyés par la mobilisation. C’est la crainte de Zelensky, ce qui explique pourquoi il a demandé récemment aux Américains d’utiliser la première frappe nucléaire préventive contre les Russes. Ce qu’on peut craindre dans cette situation, c’est que les Russes fassent une percée vers la mer Noire et évoluent jusqu’à Odessa. Dans ce cas, il se peut que les Américains trouvent un prétexte pour intervenir (des enfants tués ou quelque chose du genre), parce que ce serait une situation absolument insupportable pour leurs stratèges. Et là, c’est la guerre mondiale.

Y a-t-il encore un autre cas de figure?

Oui: l’enlisement. Comme il y a beaucoup d’approximations de part et d’autre, et de désirs pris pour la réalité, l’imprévisibilité est énorme. La guerre aujourd’hui connaît déjà une forme d’enlisement. On le voit avec la palestinisation de certaines actions ukrainiennes, de type terroriste. Le 5 octobre dernier, le New York Times a confirmé que l’assassinat de la Russe Daria Douguina était l’œuvre des services secrets ukrainiens. Tout cela ne préfigure rien de bon. Il nous reste en somme qu’à compter sur Dieu, en un sens. J’ai toujours pensé qu’il vaut mieux éviter la guerre mondiale, qu’il faut négocier. Et que l’intérêt du peuple ukrainien, c’est de reconstituer le plus rapidement possible leur pays, de le sauvegarder. Malheureusement, les appels à la paix sont des appels en l’air. Pour l’instant, nous marchons comme des somnambules vers la guerre mondiale, pour reprendre les mots d’Henri Guaino.

Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com

Crédit photo: © Pixabay

Vous venez de lire une interview tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°90).

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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