«Le Grand Echiquier», une partie entre les Etats-Unis et le monde
Zbiegniew Brzezinski compte parmi les grands stratèges américains de la Guerre froide. Son magnum opus, Le Grand Echiquier. L’Amérique et le reste du monde, éclaire la politique étrangère américaine vis-à-vis de la Russie et de l’Asie encore aujourd’hui.
«L’indépendance de l’Ukraine modifie la nature même de l’Etat russe. De ce fait, cette nouvelle case sur l’échiquier eurasien devient un pivot géopolitique. Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire en Eurasie.» Ces propos de l’ancien professeur à l’université John Hopkins de Baltimore et ex-conseiller du président américain Jimmy Carter ne sont pas sans résonner avec l’actualité. D’ailleurs, Le Grand Echiquier connaît un regain d’intérêt depuis le déclenchement du conflit ukraino-russe dans lequel les Etats-Unis sont impliqués. Et pour cause, le livre fournit une clef de lecture de la politique étrangère américaine en Asie et en Europe, notamment face à la Russie.
La géopolitique : une partie d’échecs
Né en 1928 à Varsovie, Zbigniew Brzezinski est devenu par la suite citoyen des Etats-Unis. Cela explique sans doute son parti pris résolument pro-américain, dont il ne se cache pas du tout. Le stratège analyse dans Le Grand Echiquier les rapports géopolitiques à la fin de la Guerre froide. Selon Brzezinski, les Etats-Unis d’Amérique, qui sont la «première et seule vraie puissance globale», doivent absolument empêcher qu’un rival sérieux n’émerge en Eurasie, afin d’y assurer leur hégémonie. L’Eurasie représente cet «échiquier» sur lequel se joue la domination mondiale, un vaste «plateau de jeu» qui compte plusieurs joueurs – les Etats – dont chacun détient différentes pièces et par ses« coups» modifie la situation politique du contient.
Au nombre des puissances qui peuvent troubler l’hégémonie américaine en Eurasie et donc dans le monde, on compte la Fédération de Russie, mais aussi la Chine et l’Inde. Brzezinski s’attarde longuement sur la Russie dans son ouvrage. Il relate «le trou noir» qu’a laissé la chute de l’Union soviétique, reléguant – momentanément – l’ex-URSS au rang de «puissance régionale», notamment en raison de la perte de plusieurs républiques – l’Ukraine notamment – qui ont fait sécession du mastodonte soviétique.
Pour garantir leur influence sur l’Eurasie, les Etats-Unis, qui n’y possèdent pas de territoires, doivent agir stratégiquement. D’une part, ils installent sur le continent des bases militaires en des lieux stratégiques, ce qui leur permet «d’intervenir partout». D’autre part, un vaste réseau d’alliances (OTAN, aide à la construction européenne, ONU…) au sein desquelles ils occupent des positions leur garantit une grande influence. A cela s’ajoute le fait que les Etats-Unis jouissent d’une «domination culturelle» impactant la planète entière. A ce sujet, l’auteur explique que «quoi que l’on pense de ses qualités esthétiques, la culture de masse américaine exerce, sur la jeunesse en particulier, une séduction irrésistible.»
Echec et mat sur l’Eurasie
Mais pourquoi au juste l’avenir du monde se joue-t-il en Eurasie? Tout d’abord, répond Brzezinski, l’Eurasie est le plus grand continent à la surface du globe et occupe une position stratégique centrale facilitant ses interventions dans le monde entier. Ce n’est pas un hasard si les Etats-Unis ont énormément de bases militaires à travers la planète, en particulier dans des régions proches de l’Eurasie. On en compte ainsi en Europe de l’Est, au Japon ou encore au Proche-Orient.
Autre argument de taille: le poids démographique et économique de cette région est énorme. Comme l’explique Brzezinski: «On dénombre environ 75 % de la population mondiale en Eurasie, ainsi que la plus grande partie des richesses physiques, sous formes d’entreprises ou de gisements de matières premières. L’addition des produits nationaux bruts du continent compte pour quelque 60 % du total mondial. Les trois quarts des ressources énergétiques connues y sont concentrées.» Contrôler l’Eurasie, le «heartland» mondial, c’est contrôler le monde! Le géopoliticien Halford J. Mackinder le disait en ces termes: «Qui gouverne l’Europe de l’Est domine le heartland, qui gouverne le heartland domine l’île-monde [ndlr: le «pivot mondial», composé de l’Eurasie et de l’Afrique], et qui gouverne l’île-monde domine le monde.»
Deux types d’Etats
Dans Le Grand Echiquier, Brzezinski distingue les «acteurs géostratégiques» des «pivots géopolitiques». Les premiers sont «les Etats dotés d’une capacité et d’une volonté nationale suffisantes pour exercer leur puissance et leur influence au-delà de leurs frontières». Ils peuvent être dangereux pour les Etats-Unis, car ils disposent de moyens qui pourraient saper l’influence américaine dans des zones-clés. Pour l’auteur, la France, l’Allemagne, la Russie, la Chine et l’Inde sont des «acteurs géostratégiques». Quant aux «pivots géopolitiques», le stratège y inclut l’Ukraine, l’Azerbaïdjan, la Corée, la Turquie et l’Iran. Ces Etats, situés dans des zones stratégiques, jouent un rôle-clé, parce qu’ils détiennent un certain nombre de ressources énergétiques ou encore qu’ils peuvent couper la voie à un «acteur géostratégique» de certaines ressources qui lui sont vitales.
L’Ukraine est une de ces zone-clés pour la Russie. Pour cette dernière, il s’agit d’une «porte d’entrée» vers l’Europe de l’Est, ainsi que vers de précieuses ressources. Brzezinski l’explique d’ailleurs ainsi : «Pour Moscou […] rétablir le contrôle sur l’Ukraine – un pays de 52 millions d’habitants doté de ressources nombreuses et d’un accès à la mer Noire – c’est s’assurer les moyens de redevenir un Etat impérial puissant, s’étendant sur l’Europe et l’Asie. La fin de l’indépendance ukrainienne aurait des conséquences immédiates pour l’Europe centrale. La Pologne deviendrait alors le pivot géopolitique sur la bordure orientale de l’Europe unie.»
Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com
1986 © Pixahive Sadhana
Vous venez de lire une analyse tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°89).

Zbigniew Brzezinski
Le Grand Echiquier
Editions Hachette
2011 [1997]
273 pages
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