«Le retour», roman inédit, épisode 9

10 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 03 November 2022 · 0 commentaire

Chaque mois, Le Regard Libre publie le roman inédit Le retour du jeune auteur suisse Elliot Mazzella, sous forme de quinze épisodes. Retour à la fiction en ces pages, retour à la vieille tradition du roman-feuilleton.

Après l’agression de Joseph, Pierre n’est toujours pas rentré au village. Siméon, qui a ramené chez lui le corps de l’étranger comme s’il était son fils, semble inquiet. Joseph, quant à lui, repose dans une chambre où Leila veille. Elle sait que son père a quelque chose à voir avec la mort de son ancien amour.

Tout le village s’est levé tôt ce matin. Hommes, femmes et enfants. Personne n’a fait exception à la règle. Les enfants ont pleuré. Les mères étaient débordées. Les pères s’habillaient comme s’ils allaient travailler. Mais aujourd’hui personne ne travaille; non, c’est jour de fête.

Les dernières étoiles se sont éteintes quand on prenait le petit-déjeuner. Il a fallu expliquer aux enfants qu’on devrait rester debout jusqu’aux alentours de midi, alors autant bien se remplir la panse avant de partir! Les plus jeunes ne comprenaient pas pourquoi papa était si gai ce matin ni d’où lui venait cette joie de vivre qui semblait l’avoir quitté hier. Les plus vieux se regardaient avec beaucoup de complicité et confirmaient leur impression en hochant la tête, car oui, c’est bien aujourd’hui… Toutes les frimousses se sont alors égayées et tous les fils ont ressemblé à leur père, ou plutôt non, tous les pères ont ressemblé à leurs fils.

Sortis de table, ils ont couru s’habiller. Il ne fallait pas que ça traîne, non, plus vite on y serait et mieux ce serait. Aux premières loges, si possible! On ne voudrait surtout rien rater!

Sur les chemins qui mènent à la porcherie, se rejoignent les familles qui, tel un estuaire, vont se jeter dans la mer. On se salue avec beaucoup de bonhomie, les hommes se donnent des bourrades dans le dos et des poignées de mains viriles; les jeunes les imitent; les filles vont avec les filles, les femmes avec les femmes. Tous sont exaltés. C’est qu’on a beaucoup de choses à se raconter! On s’enquiert de la situation de chacun, des enfants, de la femme, des bêtes, du foin; puis on se tait et sourit bêtement. Il vaut mieux ne pas tout se dire maintenant, sinon la journée risque d’être longue… quoiqu’après la tuaille, on aime à se demander comment c’était, comment chacun l’a vécue. Car chaque année, elle marque les esprits différemment. Et, bien que la situation soit un peu particulière à cause de l’étranger, ils sont toujours aussi nombreux à se déplacer. C’est peut-être l’occasion de penser à autre chose, de remettre le cas de Joseph à plus tard.

Dans la porcherie, il est temps de faire leur choix. Les hommes les ont poussés contre le mur du fond. Mais Jérémie n’arrive pas à se décider.

– C’est fou, quand même… Regarde ces bêtes, regarde-les un peu… elles en savent plus sur la vie que nous. Qu’on les enferme ou non, elles sont pas libres. Je veux dire, elles sont résignées… Tu vois pas? Bah approche et regarde-les un peu… Regarde-moi ces gros porcs! 

Ils sont venus pour eux, c’est une certitude. Lequel sera donc l’heureux élu? Le plus gras sans doute, celui avec le plus d’embonpoint! Mais le boucher est toujours aussi indécis. Il doit savoir pourtant, à quel point ces pauvres bêtes sont effrayées. Mais il y a autre chose. Jérémie se demande toujours lequel doit recouvrer sa liberté. C’est vrai, lequel mérite de revoir le soleil? Même si c’est pour moins d’un quart d’heure, ça en vaut peut-être le coup? D’une certaine manière, il est leur sauveur. 

– Bon, ça vient? 

– Oh ça va! Laisse-moi prendre le temps, putain. C’est leur vie qui est en jeu, là! T’es nerveux, toi. Qu’est-ce qui va pas? T’es pas content d’être là, avec moi, avec nous?

– C’est que je me fais du souci pour…

– Pour qui?

– Pour Pierre… Tu sais bien… Il n’est pas revenu hier, et personne ne l’a croisé aujourd’hui…

– Ah… Et t’as peur qu’il soit pas là à temps, c’est ça? Ouais, je comprends, manquer la tuaille c’est pas de chance. Bon, c’est bon. Je crois que je l’ai trouvé, notre champion!

Lorsque les hommes sortent, ils sont accueillis par un tonnerre d’applaudissements. C’est comme s’ils revenaient de guerre ou mieux, comme s’ils allaient se battre devant tout le monde à la place du cochon. Mais les choses se passeront autrement et c’est, peut-être, ce qui explique leur sourire de vainqueurs. Car oui, pour le village entier, c’est déjà une victoire… qui parierait sur le cochon? 

C’est dommage que Pierre ne soit pas là pour voir ça. Mais bon, il est encore jeune et son avenir est rempli de tuailles. 

On demande à la foule de s’écarter. Les villageois forment un cercle autour de la bête. Elle commence à s’affoler. Les sourires se creusent. Les enfants sont surexcités. Que la fête commence! Les hommes se mettent en position, ils sont quatre, peut-être cinq, peut-être plus encore. Ils convergent vers l’animal. Ses jambes flageolent. On espère qu’il ne va pas se chier dessus, ce serait certes amusant, mais moins commode pour les hommes. Il ne va quand même pas se laisser prendre comme ça? Si c’est le cas, les spectateurs n’en retireront aucun plaisir, bien au contraire, ils seront frustrés. Non, il a l’air déterminé maintenant. C’est ça, oui, c’est ça. Approche, approche! 

Jérémie est le premier à se lancer. Il fait face à l’animal seul. C’est qu’il a besoin d’une excuse, notre Jérémie; oui, il veut avoir mal pour légitimer son acte futur. Voilà, il a reçu le premier coup. Le porc semble reprendre confiance en ses moyens. La foule est en liesse. 

Cette année, les hommes ont pris leur temps. On dirait qu’ils veulent l’épuiser avant de lui passer la corde dans la gueule. Mais regardez-le! Il n’a nulle part où aller! Il est traqué! Il ne peut même plus avancer, ni reculer d’ailleurs… c’en est fini. 

Ils le maîtrisent. Une corde est passée dans sa gueule, une autre autour de son pied. Le pauvre, il se débat encore. On voit que c’est un animal, qu’il n’est pas au courant… mais c’est inutile. 

Allez, qu’on le traîne au socle! Mais qu’on le traîne bien, s’il vous plaît! Il faut que ça dure, que ce soit plaisant à regarder! 

Le porc est abattu par Jérémie. Les hommes le pendent, la tête dans le vide et les pattes immobilisées. On dirait que… non? Si. C’est du jamais vu! Il vit encore! oui! le porc est vivant! Il doit se demander où il est, et pourquoi le monde est à l’envers.

Les femmes autorisent leurs enfants à s’approcher de l’animal. C’est la relève, les hommes de demain! On leur laisse jouer avec lui. Ils le harcèlent. De toutes parts, ils le frappent avec des bâtons. Les hommes interviennent, il ne faudrait pas trop abîmer la viande.

Les enfants retrouvent leur mère avec joie. Elles les cajolent, leur demandent s’ils se sont bien amusés et les embrassent tendrement. 

Il est temps. Jérémie sort son couteau de manière ostentatoire. Il appartenait à son père et à son grand-père avant lui. C’est la fierté de la famille! Et, sans vouloir se vanter, de tout le village! Il va le saigner, ce gros porc!

– Venez, les femmes! 

Jérémie sectionne l’artère. Les femmes récupèrent le sang qui, plus tard, sera transformé en boudin. Les enfants sont émerveillés, leur visage s’illumine. Les mots leur manquent pour exprimer ce qu’ils ressentent, c’est pourquoi ils sautent sur place, surexcités, ils en redemandent! Jérémie fait signe aux plus jeunes.

– Alors les petits gars? Ça vous a plu? 

Et les gamins de répondre à l’unisson: «Ouiiii!» 

Il se tourne vers Siméon.

– Allez, traînons pas! Je crois qu’elle restera dans les annales, cette tuaille! 

Mais Siméon est absent. Son regard s’est fixé sur le cadavre du cochon qu’on déplace dans la maie. Il n’a pas pris la peine de lui répondre. Il aide à porter les bassines d’eau chaude. La soie est enlevée. On va maintenant lui arracher les ongles. Les femmes de tout à l’heure reviennent et récupèrent les boyaux que l’on utilise habituellement comme contenant pour les boudins. 

Il y a des rires, il y a de la joie. Tous les torts qu’on a subis, les petites injustices quotidiennes sont oubliés. Aujourd’hui, on se pardonne tout. On est prêt à tout recommencer. On se prend dans les bras et danse autour du cochon suspendu en chantant un air du pays. Difficile de résister à l’appel de la nostalgie. Tous semblent se remémorer leur vie d’antan, allant de tuaille en tuaille. Tous sauf Siméon qui se tient à l’écart, plongé dans ses pensées, désolidarisé. Tous ces rires, ces dents jaunes, ces femmes hommasses et ces hommes sans qualités! Tous misérables! Médiocres! Il n’y a que… 

– Où est ma fille, où est Leila? 

Les villageois ont commencé à s’enivrer. Ils n’entendent déjà plus cette voix d’outre-tombe. Siméon la cherche du regard, ne la voit pas. Où est-elle? Dans son lit, avec l’étranger? Avec ce sale petit morveux qui n’a pas été fichu de crever quand il était encore temps? Et maintenant il vit? Oui, il est avec sa fille, couché sur un lit de fleurs. Son cœur bat, mais il n’a toujours pas repris connaissance.

Sa tête tourne. Siméon s’appuie sur le bord de la table et vomit. Il s’essuie la bouche avec le revers de sa main et prend la fuite. 

*

Leila a fermé les yeux mais ne s’est pas endormie. Elle ne se le pardonnerait pas. Elle doit veiller. Parfois Joseph toussote et elle croit qu’il va revenir à la vie. Mais ses paupières restent closes, son souffle irrégulier, et les battements de son cœur imperceptibles. Joseph est tombé au fond de lui-même, il a traversé toutes les strates de sa mémoire avant d’arriver dans un lieu enfoui, oscillant entre l’être et le non-être.

La suite, le mois prochain.

Vous venez de lire un épisode paru dans Le Regard Libre N° 89.

Vous pouvez lire l’épisode précédent.

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

Laisser un commentaire