Jean-Baptiste Del Amo: corps calcinés, désirs consommés
Qu’elle soit une simple thématique, un moteur narratif, un motif de subversion, un terrain d’exploration ou de réappropriation, la sexualité a toujours été présente dans la littérature, jusqu’à connaître un regain de popularité avec l’essor de la chick lit, de la new et dark romance, d’abord sur la plateforme Wattpad puis dans les rayons des librairies. On retrouve parmi la scène littéraire française de jeunes auteurs comme Simon Johannin, Pauline Delabroy-Allard ou Arthur Dreyfus, qui s’emparent de ce sujet, sans ornementation ni parade, pour en révéler tout son naturel brut. Mais il est un romancier qui s’affirme avec encore plus d’audace, alliant une écriture d’une coloration extrêmement classique à une observation crue, sinistre et sans fard du charnel et de la nature humaine. Ce romancier-là, c’est Jean-Baptiste Del Amo.
Auteur de cinq romans, tous publiés chez Gallimard, Jean-Baptise Del Amo a déjà dessiné dès le premier, Une éducation libertine, les contours d’une œuvre riche d’exubérance sensuelle, où le corps tient une place prépondérante et se déploie avec une totale liberté. Il va encore plus loin dans cette expérimentation sensorielle avec Pornographia. Son troisième roman voit la sexualité se fondre dans la violence. Dans une ville qui paraît infinie, on s’enfonce dans les sinuosités vénéneuses d’une errance nocturne jusqu’à l’ébriété des sens. L’histoire est celle d’un homme entre deux âges, en quête perpétuelle de jouissances éphémères sur une île cubaine. Del Amo ne cherche aucunement l’évocation délicatement sensuelle ni la réserve des sentiments. Il expose les vices par larges aplats, accumule les couches d’impressions, les odeurs pestilentielles et les visions écœurantes, pour atteindre finalement la saturation.
«Je ne tarde pas à me laisser gagner à nouveau par le besoin de ce corps dont chaque pas me nie, dont je devine l’épaisseur et la densité et le roulement des muscles et le bouillonnement du sang et la chaleur et la convulsion des tripes et le suintement des glandes et l’écoulement de sueur, de salive, de bile et de sperme; la vie même, le parfait agencement de ces chairs levées en une cathédrale de fluides et d’organes, en un petit dieu de misère.»
Paris, ville enflée de stupre
Tout déferle en flots ininterrompus et ne laisse au lecteur ni le temps ni la place pour reprendre son souffle. L’écriture très visuelle et métaphorique occupe la totalité de l’espace, dévore la page, accule le lecteur contre des parois de caractères imprimés qui de plus en plus l’oppressent. Elle goûte les vertiges littéraires pour flirter avec le malaise. Si Pornographia est un formidable prélude à l’œuvre de Del Amo, il se révèle aussi déroutant, voire éprouvant.
Il est un autre roman qui, bien que bâti à partir de la même langue, se fait plus suspendu. Il s’agit d’Une éducation libertine. Alors évidemment que si l’on découvre Del Amo par le prisme de ce roman-ci, la sensation d’accalmie est illusoire. Toutefois, comme la narration ne repose pas uniquement sur une longue expérience d’émotions et d’exaltations, le texte respire davantage. En comparaison, Pornographia pourrait s’apparenter à un condensé de son écriture, un shot littéraire. Pourtant, Une éducation libertine est bien son premier roman! Il nous raconte l’arrivée d’un jeune provincial à Paris, bien déterminé à faire sa place dans la société du XVIIIe siècle et y gravir les échelons, par tous les moyens. Gaspard, plein d’illusions, de rêves et d’ambitions, se heurte cependant très vite à la sordidité de la capitale, ce «nombril crasseux et puant de France». Il espérerait glisser sur le parquet verni et se fondre dans le raffinement des salons parisiens, il choira dans les quartiers mal famés. Et à force de traverser les bas-fonds, il y laissera ses espoirs, rongés par les rats.
Si ce récit se positionne dans la plus pure tradition des romans d’apprentissage du XIXe siècle, mettant en scène un jeune homme prêt à tout pour conquérir sa place dans la haute société, il se distingue par la volonté de situer une large partie de l’histoire dans les bas quartiers, ne se contentant plus seulement de les évoquer. Mais le procédé astucieux de l’écrivain est surtout d’avoir peint le XVIIIe siècle en maniant une langue délicieusement classique, en la dépouillant toutefois de ses révérences et ses retenues, pour lui insuffler une brutalité toute contemporaine. Dès les premiers mots, le ton est donné :
«Le soleil, suspendu au ciel comme un œil de cyclope, jetait sur la ville une chaleur incorruptible, une sécheresse suffocante. Cette fièvre fondait sur Paris, cire épaisse, brûlante, transformait les taudis des soupentes en enfers, coulait dans l’étroitesse des ruelles, saturait de son suc chaque veine et chaque artère, asséchait les fontaines, stagnait dans l’air tremblotant des cours nauséabondes, la désertion des places.»
Le verbe en rut
Les salves d’images partent et creusent le portrait d’une ville en plaie béante et fétide, qui suppure tous les vices et immondices. Et derrière des pierres délabrées se joue le théâtre d’une ingénuité : Gaspard, qui espérait une ascension sociale, n’aura qu’une déchéance abyssale. Une éducation libertine est le destin d’un homme asservi par la chair, qui pensait maîtriser son avenir, mais qui se faisait tenir dès le début par ses pulsions. L’histoire d’un sol bientôt jonché des lambeaux d’une existence dissolue. L’escarre béante, purulente et pestilente d’une exploration des instincts réduits à leur nature primaire, une escarre découpée, grattée, arrachée par une écriture minérale, iodée.
La langue de Del Amo racle la gorge, elle est âcre, se fait pesante et viciée, suffocante d’odeurs, tout à la fois rauque et pâteuse, elle colle à la peau, elle est poisseuse, gluante, putride et perverse, elle est une onde asphyxiante qui se déverse sur le lecteur, l’étourdit, l’engourdit, l’hypnotise ; elle l’emporte comme une coulée de boue. Elle est une obsession dont on ne peut se défaire et les mots comme des veines qui remontent le long des corps, dans un ultime geste de dévoration.
« Sans cesse, leurs lèvres se fuyaient pour éprouver la salinité de leurs aisselles, de leur peau, la saveur de leurs sexes, semblable à l’émanation de pétales de leurs sèches, énigmatiques et étourdissants. »
Si la prose de l’auteur est volontiers luxuriante et le vocabulaire riche, le roman ne tourne néanmoins jamais à la démonstration stylistique. En lisant Del Amo, on hume l’ardeur des corps, on sent l’humidité des souffles, on endure le frottement des épidermes.
Préférer la luxure à la privation, renier la bienséance pour la dépravation
«Enchevêtrés l’un dans l’autre, ils s’effondrèrent sur la couche. L’odeur de leurs épidermes s’éleva, ils la cherchèrent avec voracité. Tandis qu’Etienne arrachait sa chemise, mordait son torse, la peau de son ventre, léchait ses flancs, Gaspard s’offrit, crut disparaître en Etienne, n’exister qu’au travers des sensations que ce contact charnel provoquait. Ses pensées fuirent, la rage resta présente, puis l’humiliation, mais toutes deux attisaient une ardeur frénétique.»
Dans toute l’œuvre de Del Amo, les plaisirs de la chair côtoient la froideur de la mort. Les corps n’ont de cesse d’être brutalisés, tendus, grattés, calcinés par leur propre désir et érodés par celui des autres. La sexualité n’existe qu’au travers de la violence et de la sueur. Pourtant, si la douceur se fait absente, les scènes n’ont rien de celles du marquis de Sade . L’excès est dans la ferveur, non dans subversion.
Del Amo se fait le peintre d’une société qui expire des airs viciés, qui se vêtit des haillons de la débauche et se vautre dans des rêves de bourgeoisie en décomposition. Sous sa plume, le sexe est un inlassable combat entre concupiscence et dégoût de la chair, une fois l’acte consommé. Il est la salinité des peaux et leur nécrose. La sexualité n’est pas affaire de découverte maladroite, d’exploration timide ou de tâtonnements, elle est une conquête de pouvoir, un territoire en soulèvement.
Entrer dans le monde de Del Amo, c’est pousser les portes d’une chambre en retenant sa respiration de peur de suffoquer, c’est avancer sans savoir où l’on va, la vision embuée par des gaz de soufre, c’est éprouver chaque sens au centuple, à en imploser. Avec lui, la littérature n’est plus chose mentale, mais réduite à sa seule dimension physique. Elle est un long râle qui se transforme en exhalaison perlée de gemmes. Car ainsi que Baudelaire avant lui, Del Amo sait faire scintiller la putréfaction: des charognes comme des amours décomposées.
Ecrire à l’auteur: quentin.perissinotto@leregardlibre.com
Crédit photo: © Quentin Perissinotto pour Le Regard Libre
Vous venez de lire un éclairage tiré de notre dossier thématique «Le sexe sans complexe», publié dans Le Regard Libre N°88.

Jean-Baptiste Del Amo
Une éducation libertine
Gallimard
2008
448 pages
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