La frontière, condition de la pluralité

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écrit par Sébastien Lapaire · 04 August 2022 · 0 commentaire

La frontière, de plus en plus décriée dans les pays occidentaux au cours des soixante dernières décennies, y fait son retour. Parler d’un monde sans frontières n’est plus aussi séduisant, et ce pour plusieurs raisons. L’invasion de l’Ukraine par la Russie démontre avec force qu’il est absurde de parler d’indépendance sans territoire. En outre, on voit bien que l’idée d’une Europe unie face aux nombreux défis de l’époque (guerre, terrorisme, immigration…) doit passer par la reconnaissance de ses frontières extérieures, prolongements des frontières intérieures des pays qui la composent. Les frontières sont les marqueurs de l’histoire d’un pays: elles en définissent les contours non seulement géographiques, mais aussi culturels. Du moins est-ce l’idée que l’on peut tirer de l’Eloge des frontières de Régis Debray.

Le philosophe Régis Debray, auteur de l’essai Eloge des frontières, ne laisse aucun doute sur la nécessité d’ériger des limites entre les pays. Selon lui, la frontière est indispensable dans un monde où les goûts des peuples se standardisent, où toute différence s’efface au nom, paradoxalement, de la multiculturalité. En effet, à force de clamer le droit à chaque culture d’exister, on la fait disparaître: être égal à tout le monde débouche sur la désintégration de la pluralité, condition première de la découverte des autres et de leurs cultures nourries de traditions.

Par ailleurs, en préservant l’espace, la frontière conserve la mémoire des récits qui jalonnent l’histoire d’un pays. C’est en cela qu’elle est indispensable, car elle permet une authentification nette et franche de l’identité d’une nation, comprise comme le lieu où les habitants s’épanouissent en épousant des codes qui résistent au passage du temps, comme le suggère Régis Debray: «Mettre un stock de mémoire à l’abri. Sauvegarder l’exception d’un lieu, et, à travers lui, la singularité d’un peuple (…)». Ces paroles résonnent comme des manifestes dans nos temps secoués par les séismes de la culture de l’effacement.

La frontière comme peau

La frontière est aussi une protection face à l’uniformisation qu’impose la marchandisation mondialisée, en ce sens qu’elle définit quelles sont les productions locales. En effet, délimiter un territoire, c’est aussi en déterminer les ressources à partir desquelles des produits et des biens typiques seront élaborés. Si l’exportation de produits nationaux est possible, c’est parce qu’ils sont les vecteurs d’un savoir-faire témoignant d’une spécificité nationale reconnue grâce à l’existence de limites territoriales. Il ne s’agit pas ici de vanter les mérites du protectionnisme, puisque des denrées doivent aussi être importées, et d’autres exportées, mais de mettre en lumière le fait que valoriser le «sans-prix» vis-à-vis du «tout marchandise» est le propre de la frontière dans le domaine économique.

Enfin, il est intéressant de se pencher sur la métaphore de la peau pour expliquer le rôle de la frontière. Comme nos frontières corporelles, la frontière politique a pour fonction de protéger les habitants d’un pays, tout en leur assurant le passage de l’intérieur vers l’extérieur – et vice versa: «La peau régule le passage de l’organisme du dedans vers le dehors, au même titre que la frontière régule le passage d’un pays à un autre.» La comparaison de l’essayiste français reprend l’analogie aristotélicienne d’un pays comme corps social. Dans une perspective politique, la frontière donne aux autorités le pouvoir de contrôler les demandes d’entrée dans le pays et de déterminer les exigences à respecter, l’objectif étant que les personnes qui accèdent à l’intérieur contribuent au mieux à la bonne marche de la société.

Cette approche n’est certes pas nouvelle, mais elle a le mérite de s’opposer avec clarté et bon sens à un discours ambiant vantant l’ouverture sans concessions. Ce faisant, elle rappelle que les caractéristiques nationales sont des leviers civilisationnels utiles à la préservation de la diversité. Puissent les dirigeants européens, dans leur quête d’une Europe unifiée, en tenir compte non seulement en défendant les frontières du continent, mais aussi l’histoire et la culture qu’elles protègent.

Ecrire à l’auteur: enzo.santacroce@leregardlibre.com

Image d’en-tête: © Pixabay

Vous venez de lire un débat tiré de notre dossier thématique «Vous avez dit Europe?», publié dans Le Regard Libre N°87.

Régis Debray 
Eloge des frontières
Gallimard
2010
104 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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