«A la pointe» de Pierric Bailly: un musée à la confluence des vies

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écrit par Sébastien Lapaire · 18 February 2022 · 0 commentaire

Depuis 2014, les Editions Cambourakis et le Musée des Confluences de Lyon se sont associés pour faire naître un projet, à la croisée de la littérature et de l’art: la collection «Récits d’objets». L’idée est simple: proposer à des romanciers de choisir un objet parmi le fonds conséquent du musée (plus de deux millions!) et de laisser l’expérience faire corps, en accouchant d’une œuvre de fiction. Et pour cet opuscule, l’auteur invité bouscule les codes!

Auteur de plusieurs textes publiés chez P.O.L, Pierric Bailly a connu les honneurs d’être le quatrième écrivain – et le dernier en date – à pouvoir interroger la réserve du Musée des Confluences. Or, contrairement aux autres conviés de la collection, Pierric Bailly ne s’empare pas d’un objet, mais de l’objet absolu: le musée en lui-même. Son récit prend le parti de laisser au musée non pas une place descriptive, mais narrative: il guidera le lecteur.

«Je n’ai rien contre les musées, mais…»

«Je n’ai rien contre les musées, hein, mais je dois bien avouer qu’en général, je me souviens plus du musée en lui-même que de ce qui y est exposé. Je me souviens plus de l’ambiance que dégagent les lieux, de l’espace, de la lumière, de la taille des pièces. Je me souviens du bâtiment et de la vue qu’il propose, je me souviens même du restaurant, de la boutique souvenirs, des toilettes. Comme dans une église, les deux ou trois peintures, je ne les vois pas, même les vitraux, je m’en fous. Comme à l’école, aussi. Il y a ceux qui sont intéressés par le contenu des cours, et ceux qui sont intéressés par les copains, la vie dans l’établissement. Moi, je préfère la vie.»

A la pointe n’est surtout pas un exposé pédant sur le rôle du musée, encore moins un texte aux allures scientifiques sur les aspects architecturaux de l’édifice ou de la sociologie de comptoir; non, A la pointe est une flânerie curieuse, une lente dérive du hasard. Pierric Bailly se laisse porter par l’imprévu, arpente les alentours du musée et laisse les instants s’entrechoquer et provoquer une rencontre. Il collecte les témoignages pour brosser le portrait du musée, en mouvement. Pendant les quatre mois que durera son enquête de terrain, Pierric Bailly croisera entre autres le chemin d’Emile, un vieux pêcheur qui s’adonne à sa passion, Jean-Pierre, le voisin du fameux Emile, des jeunes habillés à la façon de Matrix ou Blade Runner, en plein shooting de techwear, une joggeuse qui se révèle être l’une des médiatrices du musée, mais également des bénévoles avec qui il préparera des repas à distribuer aux sans-abri alentour.

Plus qu’une enquête littéraire

Sans aucun ton professoral ni volonté démonstrative, Perric Bailly nous fait découvrir ce véritable ovni architectural, cet immense oiseau d’acier posé à la confluence des eaux vertes de la Saône et des eaux bleues du Rhône. Il y raconte, au fil de pérégrinations et de rencontres, le débat que suscite le Musée des Confluences parmi les visiteurs et les simples passants. Plus qu’une enquête littéraire, c’est un fragment sur le regard, sur le regard de tous, parfois intrigué, parfois intéressé, mais toujours personnel. Le musée en tant qu’espace social y est questionné, mais au travers de son effacement : on oublie totalement qu’il est un écrin artistique. Ses parois métalliques s’estompent pour se muer en rideaux rouges et ainsi faire place au théâtre des existences quotidiennes.

Même sans jamais avoir mis les pieds à Lyon ni visité le Musée des Confluences, on ne se sent absolument pas égaré en lisant ce texte, ni même désemparé, car Pierric Bailly nous fait voir ce lieu avec les yeux du promeneur. Il y a dans cette observation un mélange d’innocence et de profonde bienveillance, menée par un ton drôle, jovial et flegmatique. Un projet singulier pour un texte singulièrement humain.

Ecrire à l’auteur: quentin.perissinotto@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N° 82).

Pierric Bailly
A la pointe

Coéditions Cambourakis et le Musée des Confluences
2021
72 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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