Le Regard Libre N° 82 – Elliot Mazzella

Chaque mois, Le Regard Libre publie le roman inédit Le retour du jeune auteur suisse Elliot Mazzella, sous forme de quinze épisodes. Retour à la fiction en ces pages, retour à la vieille tradition du roman-feuilleton.

Après des années d’absence, Joseph retourne dans son village natal. Son retour est attendu de tous et une grande fête sera donnée en son honneur; du moins, c’est ce qu’il croit.

Lorsque la route est à nouveau visible, le soleil est sur le point de disparaître derrière les montagnes de l’ouest. La voiture est entourée d’hommes et de femmes aux bras nus et aux visages boucanés. De petits cailloux dégringolent les talus et heurtent son capot. L’événement a fait du bruit, on s’est déplacé pour le voir. Joseph sourit, confiant; il se sent chez lui.

– Vous êtes perdu, monsieur? On peut peut-être vous aider?

– Ah! Ah! Vous avez fait fort cette fois! J’avoue que je ne m’attendais pas à ça!

Les derniers débris, victimes de ce déplacement grégaire, sont l’ultime rempart entre Joseph et le silence. Tout s’immobilise. Un rapace tournoie au-dessus de cette communauté enfin au complet, comme s’il voulait lui aussi participer aux retrouvailles.

– Ah oui? Parce que vous vous attendiez à quoi? Y a pas d’hôtel ici. Y a rien à voir.

– J’arrive pas à y croire… Putain les gars, vous vous êtes surpassés. C’est bon de vous revoir tous. En tout cas, je dois dire que vous m’avez manqué, tous autant que vous êtes! Ah, j’en reviens pas bordel… Qui vous a appris à jouer la comédie comme ça? Où vous l’avez appris, à la télé?

Joseph pouffe de rire, les villageois ne semblent pas comprendre. Ils se regardent entre eux, puis leurs lèvres se déforment, les premiers rires fusent et se propagent dans leur camp. Même l’homme qui lui barre la route est emporté par le souffle de cette tempête de joie et d’ironie.

– Au fait, Pierre, tu peux me tutoyer.

– Comment vous…

Le jeune homme se retourne vers les siens, à la fois stupéfait et encoléré, comme si le simple fait que cet étranger connaisse son nom était un acte d’intrusion, voire pis, une violation de sa loi, de son territoire, une provocation en duel.

– Bordel, comment est-ce qu’il connaît mon nom, l’autre? Comment est-ce que vous connaissez mon nom? Qui êtes-vous? D’où venez-vous?

– Mais c’est moi, bordel! Joseph, le seul, l’unique!

Pierre est consterné, mais bien vite son visage se perd dans un brouhaha épais à couper au couteau. Sa voix se mêle à celles des autres: des femmes, des hommes, des jeunes que Joseph ne connaît pas, des vieux qu’il connaît trop mais qui font exprès de ne pas reconnaître dans ces traits à présent adultes, l’enfant qu’il a été autrefois. Il est émerveillé de voir à quel point ils ont travaillé leur jeu, à quel point tout a été parfaitement rôdé, leur texte, leur placement. Il se demande combien d’heures, de jours, de semaines, ils ont dû travailler pour atteindre à une telle prestation. Joseph ne peut s’empêcher de rougir en pensant aux honneurs qui lui sont faits.

Le calme revient. Pierre s’avance et dit:

– Joseph, tu dis? Connais pas. Ecoute, je sais pas ce qui t’amène ici, mais je te l’ai dit, y a rien à voir. Alors tu vas nous faire le plaisir de retourner d’où tu viens, OK?

Joseph s’accroche fermement au volant. Il connaît Pierre, oui il le connaît, lui et ses provocations. C’est bien, c’est très bien, si c’est ce qu’il veut, il va pouvoir se dégourdir les jambes, après quoi? quatre, cinq heures de trajet, il faut bien se maintenir, et il est curieux de savoir lequel des deux l’emportera, après toutes ces années, qui sait?

La portière claque, Joseph se dirige vers son adversaire avec un grand sourire. Battre et être battu, drôles de retrouvailles, mais bon… Au fond, ce qui importe, c’est la franchise, et la bastonnade fait partie des us et coutumes; ni Pierre ni Joseph n’aiment faire les choses à moitié. Il va se ruer sur lui… Les villageois forment la lice dans laquelle les deux frères de jadis vont s’affronter. Les plus jeunes sont tenus à l’écart, mais leurs voix prennent part aux vivats et aux encouragements, confondues pêle-mêle avec celles des adultes déjà enivrés par les flaveurs du sang. Le combat n’a pas commencé, les deux champions se font face, à la fois liés et séparés par les réminiscences d’une vie commune.

Joseph frappe le premier, c’est manqué. Pierre recule et profite de l’élan de son adversaire pour lui asséner un coup de pied dans le ventre. Le souffle coupé, Joseph se redresse avec peine. Les villageois exultent. Pierre attend, il lui laisse l’initiative. L’issue du combat ne fait déjà plus aucun doute, ils le savent tous les deux.

«Il n’y est pas allé de main morte.» Ce n’est pas pour lui déplaire, lui qui voulait un vrai combat.

Comme l’étranger ne fait rien, Pierre décide d’en finir. Il ne veut pas faire durer les choses. Cet homme n’est pas d’ici, il n’est même pas digne de son mépris. Il doit s’en aller.

Il s’avance et saisit l’étranger par les cheveux pour enfin le plaquer contre le sol. Joseph ne s’attendait pas à une telle force, à un tel déferlement de haine et de violence. Le choc achève de lui couper le souffle, il n’a presque plus la force de crier quand Pierre se laisse tomber sur son ventre à califourchon, le maintenant à terre avec sa main gauche sous sa gorge et prêt à le rouer de coups avec la droite.

– Arrête! Arrête, putain!

Il se débat, ses jambes remuent, mais en vain; il cherche aveuglément ce qui pourrait le tirer de ce pétrin, une arme dont il pourrait se servir pour se libérer: il trouve un bout de rocher qui s’est détaché lorsque les villageois ont accouru. Son coup s’abat sur le crâne de son homme qui roule dans la poussière.

– Arrête, je te dis! Arrête! Arrête! Putain, j’étouffe! Mais qu’est-ce qui te prend?! Ça va là! J’ai pigé, t’es le plus fort, ça va! Mais qu’est-ce que tu as, bordel? Qu’est-ce que vous avez tous à me regarder comme ça? Puisque je vous dis que c’est moi, Joseph, putain! Joseph, ça vous dit rien? Je suis le fils de Stéphane et de…

– Trop tard, enfoiré.

Pierre s’est relevé à temps, il l’a frappé juste derrière la tête avec la même arme, avec la même force. S’il est tombé raide mort, ce n’est pas de sa faute, c’est qu’il était trop faible pour se battre.

Les villageois ont refermé leur cercle sur le corps inerte de Joseph. Avant même qu’on ne tâte son pouls, Pierre lance d’un air dédaigneux:

– Ça va, vous en faites pas pour lui, il est vivant.

L’homme qui s’est penché sur Joseph en dépit de la confiance de Pierre lui jette un regard sévère qui ne le laisse pas indifférent. Pierre recule, sort des rangs, puis s’en va.

– Qu’est-ce qu’on va faire de lui?

– On va l’emmener avec nous, au village.

La réponse est sans appel. Autour de celui qui semble avoir prononcé la sentence ultime, les plaintes et les mécontentements s’élèvent. L’homme ne dit rien, stoïque, il ne reviendra pas sur sa décision.

– Et s’il n’est pas le fils de Stéphane et Lucie, hein?

– Mais puisqu’il nous l’a dit! Y a pas de raisons! Pourquoi il mentirait? Le type est perdu, il a trouvé personne d’autre sur sa route, alors il est venu.

– Mais comment il connaissait l’endroit? Quelqu’un lui en a forcément parlé, vous croyez pas?

– Ça veut dire qu’il ment pas! C’est bien le fils de Stéphane et Lucie!

– Aidez-moi à le porter.

Le corps est lourd, ils ont dû s’y mettre à plusieurs, deux, peut-être trois.

Lorsque les hommes entrent dans le village, la nuit est déjà tombée. Les étoiles scintillent dans le firmament, le ciel est parcouru par quelques nuages, la brise qui traverse les ramures et se glisse entre ces ombres qui parlent bas, un peu honteuses et fatiguées, est maintenant fraîche. Dans le village, le calme règne, les enfants dorment, mais bientôt le bruit des pas, les râles et les murmures les sortent de leur torpeur. Quelque chose est arrivé, ils le savent tous mais ne bougent pas, ils restent couchés sous les draps, les yeux grands ouverts comme s’ils voyaient ces hommes portant à bout de bras le Christ ou l’Adversaire. La nuit sera longue.

Allongé sur une table en bois sombre, Joseph semble déjà porter sur ses paumes et sur ses pieds les stigmates de sa mise en croix. Mais pour l’instant il dort, il dort comme un enfant, et demain, avec un peu de chance, il aura tout oublié.

Après maintes discussions, les hommes décident de transporter son corps apparemment sans vie chez Agathe, la veuve. Il dormira longtemps, sans doute jusqu’à demain, tard dans l’après-midi, ensuite il faudra le nourrir, il reprendra des forces et s’en ira comme si la veille rien ne s’était passé. Pas de quoi en faire toute une histoire, Agathe le sait et ne s’inquiète pas. Mais on lui a rapporté que l’étranger est peut-être le fils de Stéphane et de Lucie… Des noms qu’elle croyait avoir définitivement rayés de sa mémoire; et, à sa vue, un frisson lui a parcouru l’échine… il semble que ce visage suscite en elle un sentiment d’insécurité… oui, une angoisse refait surface… Agathe est inquiète.

La suite, le mois prochain

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Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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