«Le retour», episode 1
Le Regard Libre N° 81 – Elliot Mazzella
Chaque mois, Le Regard Libre publie le roman inédit Le retour du jeune auteur suisse Elliot Mazzella, sous forme de quinze épisodes. Retour à la fiction en ces pages, retour à la vieille tradition du roman-feuilleton.
«Oui, ne t’inquiète pas… Je leur transmettrai. T’en fais pas, maman. Tout va… Allô? T’entends plus très bien… Moi aussi… Oui… Maman?»
Joseph compose le numéro de sa mère. Il approche le téléphone de son oreille. Une seule sonnerie: prière de rappeler plus tard, l’abonné désiré n’est pas joignable.
«Bon. On fera avec. Ou sans…»
C’est une petite voiture qui n’est pas faite pour la montagne, pas bien équipée. Sans climatisation, il roule les fenêtres ouvertes. Les mouches le harcèlent, collantes, habituées aux vaches et aux chevaux passifs et résignés, elles ignorent tout du danger qui les guette. Il les chasse d’un simple revers de main, distrait, il cille à plusieurs reprises, puis zigzague, franchit la ligne blanche qui scinde la route en deux, enfin, revient sur la droite et les tue. Il n’est pas étonné, il n’en a pas le temps, il doit rester concentré sur la route. Ah la route, que de bons souvenirs ! Joseph n’aime pas conduire. Peut-être parce qu’il le doit, et qu’il n’a jamais su répondre aux exigences de la vie d’adulte. Il garde en mémoire le souvenir d’un échec douloureux, d’une défaite cuisante puisque là où les autres ont réussi sans peine, lui a dû s’y escrimer, se battre et affronter les angoisses d’un second puis d’un troisième et dernier échec, comme après trois tentatives, les candidats sont amenés à répondre à un questionnaire psychologique afin de se convaincre de leur aptitude ou de leur inaptitude à obtenir ce maudit permis de conduire. Enfin, ce n’est pas si grave après tout, il l’a eu son permis, et aujourd’hui, il peut rire de lui-même et de sa maladresse.
La route est escarpée, difficile, même pour un as du volant. Mais pas de quoi s’affoler. Il a le temps, personne n’est là pour l’examiner donc pas de stress inutile, que lui face à lui-même, face à la route qui ne demande qu’à être conquise, dominée, et qui sera conquise et dominée car aujourd’hui Joseph désire prendre sa revanche.
«Merde!»
La voiture a calé, puis dégringolé et charrié de petits rochers dans la rivière: un virage trop serré et pas assez de vitesse. Il sort, ne claque pas la portière, il s’est repris à temps. Du calme, du calme… c’est vrai, pourquoi s’énerver aujourd’hui? alors qu’il est sur le point de retrouver son village natal? Lucie les aura sans doute prévenus… il sera accueilli, et qui sait? peut-être fêté?
Joseph décide de ne pas poursuivre son ascension tout de suite. Il redescend à pied et traverse le petit pont de bois en sens inverse. Il n’y a pas beaucoup d’eau, c’est la fin de l’été. Mais après l’hiver, lorsque les neiges des montagnes qui ceignent le village auront fondu, la rivière sera infranchissable et il faudra attendre le début de l’été pour quitter la vallée. Joseph est penché sur la rambarde, il admire la placidité des flots, ce calme imperturbable qui dans quelques mois se transformera en tumulte mortel. Il aperçoit son reflet, tantôt troublé par de petits tourbillons, tantôt élucidé par la pureté de l’eau. Le soleil brille, encore très haut dans le ciel, mais lorsqu’il commencera à décliner à l’ouest, un vent frais descendra des montagnes et il fera froid.
A nouveau installé dans sa voiture, Joseph fait marche arrière. Il prend de la vitesse, bien plus que lors de son premier essai. L’intérieur bringuebale à cause du terrain accidenté mais le virage ne résiste pas. Il continue plus avant sur la route de son enfance.
Bientôt, les sapins et les mélèzes s’agitent, le vent souffle à travers leurs aiguilles qui jonchent la route par millier, la forêt s’éveille. Un chant semble s’élever de cette immense cathédrale. La lumière entre où elle peut, se fraye un chemin cahin-caha entre les épines et projette sur le pare-brise l’ombre d’un chœur invisible. Joseph se souvient de cette forêt et des arbres dorés de la fin de l’été qu’il prenait pour des totems. Quelque part, il a gravé sur un tronc les promesses d’un amour puéril. De cette fille aussi il se souvient, bien que son nom lui échappe maintenant. Ce sera peut-être l’occasion d’en parler avec un peu de recul. Aujourd’hui, ils ont passé l’âge des petits secrets et des amours sans lendemain; dans le monde des adultes tout est dit franchement et sans gêne.
Joseph sort de la forêt. Le village est en face, il baigne dans la lumière du soleil couchant. La plaine est parsemée de nombreuses prairies. L’herbe est sèche et haute, elle n’attend plus que d’être fauchée. Sur le versant nord, les vignes abondent. Joseph ne peut les voir d’où il se trouve mais il sait que la vendange, cette année comme toutes les autres, sera bonne. A présent, les cigales chantent si fort qu’il est obligé de fermer les fenêtres. Quelque chose se prépare, la nature elle-même y conspire. Il est presque sûr que sa mère a parlé de son retour… Ce ne sera pas un événement anodin, non, ce soir il sera accueilli en héros.
Néanmoins, Joseph ne s’est pas laissé gagner par l’euphorie. Il ne voudrait pas gâcher la surprise, car ils se seront tous donné beaucoup de mal et c’est cela qui compte. Oui, peu importe si la qualité du repas laisse à désirer, si les convives boivent plus que de mesure et si leurs mœurs paysannes refont surface, si les chiens mangent à la table de leur maître peu importe, vraiment! Joseph contient sa joie à grand-peine, ses yeux se mouillent, il arbore un large sourire. Il se figure la scène et ce qu’il leur dira alors:
«Non vraiment, je ne m’y attendais pas! Non! Bien sûr que non voyons! On ne m’a rien dit! Et puis même si j’avais su, enfin je veux dire, c’est grandiose!»
Il est très ému, jamais il ne se serait attendu à de telles retrouvailles, jamais il n’aurait pensé qu’il comptait autant pour eux, pour tous ces gens qu’il n’a plus vus depuis maintenant, quoi? dix, quinze ans, et qui sont restés fidèles à leurs traditions: cette hospitalité, cette simplicité dans l’art de recevoir, leur franchise, c’est le travail de la terre qui veut ça !
Joseph accélère, il ne peut plus attendre. Il les embrassera tous, et peut-être que les larmes rouleront sur ses joues, mais quoi? il n’a pas le droit de pleurer le jour de son retour, pas le droit de témoigner de l’affection pour ceux qui l’ont vu naître, grandir, partir? qu’il a abandonnés pour vivre dans le monde, dans l’anonymat des villes, entre deux falaises de verre et de béton? pour étudier, se consacrer à quelque chose de plus noble que le travail de la terre? la terre mère, la terre nourricière, celle qui a pourvu et pourvoira encore à tous ses besoins? et tout ça parce que lui, Joseph, ne voulait pas se salir les mains, parce qu’il était faible en somme?
Il freine violemment. Sa tête heurte le volant ; il ne la relève pas. Joseph inspire, expire de manière irrégulière et bruyante. Il rouvre les fenêtres, les cigales n’ont pas arrêté de chanter; au contraire, il a l’impression que les crissements sont repartis de plus belle comme si elles voulaient le railler. Il sent une colère sourde monter en lui, soulever sa poitrine, gonfler ses veines, il est sur le point d’exploser. Il va ouvrir la portière, la défoncer cette maudite portière, sauter dans les champs en hurlant et courir sur ces insectes de malheur, écraser la vermine, la massacrer! Mais non, il ne bouge pas, il reste engoncé dans ce siège de cuir noir et brûlant, il attend, soudain spasmodique, secoué par un rire nerveux ; d’abord étouffé puis de plus en plus violent, ce rire résonne dans toute la vallée, et son écho se perd, répercuté contre ces parois de pierre, infrangibles et déchiquetées.
«OK. Ça va… ça va… on va reprendre la route! Oui reprendre la route, ça va très bien se passer… Ça va bien se passer! OK?! OK, ça roule, ça roule!»
Avant de tourner la clé de contact, Joseph cherche dans la boîte à gants un CD de Johnny Cash. La voiture démarre. C’est comme s’il roulait dans le désert, perdu au fin fond de la vallée de la mort. Or le village se rapproche, dans quelques minutes il prendra le premier de cinquante virages. Cinquante, c’est le chiffre que lui a donné sa mère lorsqu’ils avaient dû monter au village à pied. Mais était-ce la vérité? ou rien qu’un chiffre trouvé au hasard pour satisfaire la curiosité d’un petit garçon épuisé? Il se met à les compter, les fenêtres toujours ouvertes et la musique à fond.
«Et un! Et deux! Et!»
Soudain il s’arrête, il lui a semblé apercevoir quelqu’un, oui! Il y avait quelqu’un aux abords de la route! Cela n’a rien d’étonnant puisque c’est à cette heure que les villageois reviennent des champs et des vergers. Mais l’a-t-elle vu, cette silhouette, lui ou cet épais nuage de poussière qu’il traîne derrière sa voiture?
Joseph baisse le son, éteint son lecteur. Il saisit le CD mais ne parvient pas à le remettre dans sa fourre, ses mains tremblent. Il le jette violemment sur le siège passager. La poussière s’élève avec une sorte de majesté dans le ciel; il étouffe, ne distingue bientôt plus la route des roches nacrées qui la bordent. Il va falloir patienter.
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