«XXL»: une exposition multisensorielle

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écrit par Sébastien Lapaire · 07 janvier 2022 · 0 commentaire

Le Regard Libre N° 81 – Aude Robert-Tissot

XXL, le dessin en grand est l’exposition du moment au Musée Jenish de Vevey. Jusqu’au 27 février, plongez dans un univers en noir et blanc et coloré, de fusain, de pastel, d’encre et de graphite, de hachures, d’effleurements et de pointillisme au sein d’œuvres tantôt planes, tantôt tridimensionnelles. Une visite multisensorielle grâce au grand format et à une balade musicale.

Dès l’entrée dans le musée, le ton est donné: sur la porte, une pancarte nous invite à parcourir l’exposition avec un casque pour une balade musicale. Le trait, lui aussi, est donné, avec sur le sol des traces noires épaisses sur un fond blanc qui se dispersent dans tous les sens. Une œuvre réalisée in situ, que l’on comprendra plus tard être en réalité l’agrandissement numérique d’un dessin de l’artiste Anaïs Lelièvre, intitulé Stratum 10. Le dessin source est un petit format, une page A4, inspiré de strates d’une pierre de schiste que l’artiste a agrandie ensuite et a transposée sur du PVC. Le résultat nous précipite dans une ambiance de déjà-vu qu’est le dessin, vers ces traits sinueux, ces graffitis que l’on est habitué à dessiner au coin d’une page de note.

Puis, cette impression s’efface dès la première salle d’exposition. Les œuvres se distinguent alors et se différencient complètement des a priori que l’on pourrait avoir des dessins, petits, discrets et minutieux. Autrefois moyen d’esquisser les œuvres en études préalables à la peinture, à la sculpture, le dessin a aujourd’hui véritablement sa place dans la création artistique contemporaine en tant qu’œuvre finale et totale. Depuis le début des années 1960, ce médium n’a eu de cesse d’explorer toutes ses limites, sortant de son statut poreux de mal-aimé, d’un art qui n’avait de grâce d’exister que pour le devenir d’une œuvre picturale ou sculpturale.

On découvre ainsi dans les deux salles du rez-de-chaussée, son escalier et les couloirs du premier étage du musée Jenisch, des dessins en grands, monumentaux d’une trentaine d’artistes suisses et étrangers, des œuvres sur papier provenant des fonds du musée, mais également issues de collections publiques et privées. De magnifiques créations qui questionnent les potentialités du médium de cette taille et qui créent ainsi un espace propice à une immersion sensorielle pour le spectateur.

La perception face au monumental

L’expérience, la confrontation, la relation du spectateur avec l’œuvre d’art change diamétralement selon son format. Les dessins qu’on a l’habitude de voir sont généralement de petits formats, vers lesquels on doit s’approcher pour distinguer la finesse des traits tout en plissant des yeux; notre corps est alors statique. Ici, avec le grand format, notre rapport à l’œuvre est tout autre: le spectateur s’engage physiquement, au-delà de l’intellect, il est immergé par la taille du dessin, son corps est en mouvement – il est dans l’œuvre.

Une immersion sensorielle très présente au sein de To What Extent X (2021) de l’artiste François Réau. Un dessin plane, en trois parties, se déroulant du sol au plafond et qui interroge le rapport avec les mesures spatiotemporelles qu’entretiennent l’artiste et le spectateur. Un nuage dessiné au crayon et poudre de graphite, accompagné d’environ 80 fils de plomb en suspension installés devant l’œuvre. Et si vous êtes, comme l’auteure de cet article, très mal à l’aise face à quelque chose qui ressemble à une arme et qui pointe dans votre direction, vous déambulerez en dessous de ces fils de plombs envahi par un sentiment d’insécurité. Contempler un dessin de grand format, c’est dialoguer avec l’œuvre d’une façon spécifique, car on ne peut y échapper. Elle nous vise, puis nous attrape, nous accapare par sa taille, d’autant plus lorsque celle-ci est tridimensionnelle. Au sein de XXL, le dessin en grand format, nous marchons, de tout notre être et de tout notre corps, à travers les œuvres.

La musique, une expérience multisensorielle

Une marche qui prend une tournure tout à fait différente lorsqu’elle est conduite par de la musique. Qui n’a pas déjà fait l’expérience d’une promenade, écouteurs dans les oreilles, pendant laquelle le paysage prend une dimension nouvelle, rythmée par la musique?

Les commissaires de l’exposition, Nathalie Chaix, directrice du musée Jenish, et Pamella Guerdat, conservatrice adjointe pour les beaux-arts, ont fait preuve d’audace en proposant une balade musicale pour guider l’expérience du visiteur au sein de cette exposition. Sous chaque cartel, pour chaque œuvre, un QR code renvoie à une chanson, une musique, un enregistrement. La plupart du temps de la musique classique, du jazz, de la musique électronique – de la musique instrumentale en somme, sans voix.

La contemplation de ces créations prend une allure particulière. Le spectateur est plongé dans une atmosphère, tantôt joyeuse, tantôt sordide, grâce à la mélodie qu’il est en train d’écouter. Le spectateur se retrouve dans une bulle, isolé du monde, pour mieux communiquer avec l’œuvre. Le temps est décuplé, le spectateur immergé.

La plupart de ces musiques permettent de mieux appréhender et comprendre l’œuvre, à l’instar du morceau qui accompagne Etendu (2017) de l’artiste Françoise Pétrovitch. Le titre de la musique associée n’est autre que Spectre de Gauthier Toux Trio, un morceau de piano d’une grande lenteur, où les silences, les soupirs, appellent au sommeil comme au sentiment de mort. Spectre fait ainsi absolument écho à l’œuvre de Françoise Pétrovitch, avec cette série d’adolescents gisants, des figures en lévitation, éteintes et à la fois paisibles, surplombées d’un oiseau, ou plutôt d’une note au symbole poétique. Une figure allongée, au corps blanc, qui renvoie au même sentiment de légèreté du sommeil comme d’une inquiétante mort imminente.

Le musée, temple du silence

Malgré l’omniprésence de la musique au sein des activités de la vie, les musées n’en font pas partie. L’atmosphère y est sacrée, silencieuse, à l’image de nos bibliothèques où ne sont tolérés que calme et volupté, loin de la parole assumée et des éclats de rire spontanés. Instinctivement, inconsciemment, nous chuchotons. Le bruit, et par conséquent la musique, n’a pas sa place au musée. Et pourtant, si l’on remonte dans l’histoire, la musique appartient aux arts nobles bien avant les arts visuels. En suivant la volonté des deux co-commissaires de mettre en valeur le dessin trop longtemps placé comme art mineur, la musique mérite elle aussi une place plus légitime dans l’espace du musée.

L’inclusion de sons, de musique au sein d’une exposition apporte une facette nouvelle à l’expérience du spectateur, à sa relation face aux œuvres, au même titre que la monumentalité des dessins. Ces deux éléments relèvent du discours expographique.

Au musée Jenish, engageons-nous donc dans cette exposition avec des écouteurs, marchant au rythme de la musique pour une visite multisensorielle et, surtout, pour se laisser inonder par la beauté du monumental de ces dessins sur papier.

Ecrire à l’auteure: aude.robert-tissot@leregardlibre.com

Image de couverture: Françoise Pétrovitch (*1964), Etendu, 2017, lavis d’encre sur papier, 1610 x 2440 mm Collection particulière, Paris, La Défense © Françoise Pétrovitch, Semiose, Paris / Photographie: Aurélien Mole © 2021, ProLitteris, Zurich/ADAGP, Paris

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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