Pascal Crittin, directeur de la RTS: «Nous n’orientons pas le débat»

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écrit par Sébastien Lapaire · 15 février 2026 · 0 commentaire

Placé au cœur d’un débat national brûlant sur la redevance, accusé de biais idéologiques et condamné à faire des économies, l’audiovisuel public suisse traverse une période turbulente. Le patron de sa déclinaison romande répond aux critiques.

La Société suisse de radiodiffusion et télévision (SSR) est mise sous pression comme jamais. Une initiative populaire des Jeunes libéraux-radicaux, de l’UDC et de l’Union suisse des arts et métiers, sur laquelle les Suisses s’exprimeront le 8 mars, demande de faire passer la redevance audiovisuelle, actuellement de 335 francs par an, à 200 francs. En cas de «oui» à ce texte, la grande maison devrait se passer de la moitié de son budget. Ce débat intervient alors que le service public est accusé par une partie de la population de pencher à gauche. Si Pascal Crittin entend la critique, il la trouve infondée. Entretien sanguin mais courtois avec le directeur de la Radio Télévision Suisse (RTS), l’entreprise romande de la SSR.

Le Regard Libre: La SSR a une mission très étendue: informer, divertir, représenter la diversité du pays… Selon vous, dans quelle mesure la RTS accomplit-elle ce mandat et quelles sont ses marges d’amélioration?

C’est au public de dire si nous remplissons notre rôle – mais aussi à l’autorité de tutelle, puisque c’est un mandat que nous recevons de la Confédération à travers la concession délivrée par le Conseil fédéral. En ce qui me concerne, je crois que nous accomplissons notre mission. Si nous nous écartions de la concession, le gouvernement nous en avertirait rapidement. Le service public, par définition, ne choisit pas ses publics. Il doit parler de tout à tout le monde.

Comment faites-vous pour définir la part d’actualité politique, de divertissement ou de sport que vous proposez dans votre offre?

La concession ne définit pas de ratios, bien qu’elle nous astreigne à consacrer 50% de la redevance à l’information. Ensuite, nous faisons nos choix en tentant de tenir un équilibre qui s’est construit avec le temps et qui est confirmé par l’intérêt que lui porte le public. Nous avons une partie de nos téléspectateurs qui viennent nous regarder uniquement pour le cinéma, d’autres uniquement pour le sport. L’offre générale doit refléter les attentes de la totalité des payeurs de redevances.

Faut-il toujours caresser le public dans le sens du poil?

Non. Le mandat de service public est aussi là pour fonctionner sur la loi de l’offre, pas que de la demande. Historiquement, nous sommes un média de l’offre. Cela était d’ailleurs valable pour l’ensemble des médias. Les journalistes détenaient de l’information, ils la vérifiaient, la hiérarchisaient et l’offraient au public. Ils jugeaient donc ce qui était pertinent pour le public, en fonction de leur ligne éditoriale bien sûr. Depuis un peu plus de vingt ans, cette logique simple a volé en éclats. Le public choisit ce qui l’intéresse. Il produit en outre lui-même de l’information. Il y a donc un équilibre à trouver entre l’offre et la demande. A mes yeux, cet équilibre contribue non seulement à notre succès, mais aussi à notrelégitimité.

La politique suisse des médias telle qu’elle existe actuellement ne respecte pas la neutralité technologique. Pour des raisons historiques, seul l’audiovisuel est financé par la redevance, et non l’écrit. Les journaux subissent alors ce qu’ils jugent être une concurrence déloyale, d’autant que la RTS a le droit de publier des textes en ligne. Que pensez-vous de cette situation?

C’est en effet une question politique, mais je peux vous donner mon avis personnel. A mon sens, il faut accepter de considérer que l’information est un bien public, puisqu’elle ne peut pas être garantie seulement par les lois du marché. La production d’information doit donc être soutenue. Je parle ici de l’information généraliste, et non des contenus de niche qui peuvent trouver leur public. Je suis en faveur d’un soutien plus conséquent des médias en général, y compris écrits. Cependant, la production de contenus audio ou vidéo étant plus onéreuse que celle de contenus écrits, il faut continuer à soutenir de manière plus importante l’audiovisuel, tout en le soumettant à des exigences élevées. Si on laisse le tout au marché, la conséquence est une perte sèche d’information. On aggraverait un problème qui est déjà visible.

Vous pensez que nous assistons à une érosion de l’information?

Oui. La tendance est claire: il y a de moins en moins de médias et de journalistes.

Ne confondez-vous pas nombre de journalistes et quantité d’informations? Il n’y en a jamais eu autant! Ne songeons qu’aux réseaux sociaux. Les gens s’informent simplement moins auprès des médias classiques.

Vous avez raison. Il y a globalement beaucoup plus d’informations à disposition, mais parmi elles, combien sont-elles fiables? Cela dit, aujourd’hui, il existe aussi plus de possibilités pour donner son opinion ou lancer son média, ce que je trouve positif. Cela contribue à la diversité du débat public. Ce qui est important, pour moi, est de garantir l’existence d’une information crédible d’intérêt public.

L’initiative du 8 mars prochain demande de réduire la redevance SSR de 335 à 200 francs. Le Conseil fédéral a proposé un contre-projet prévoyant d’abaisser ce prélèvement obligatoire à 300 francs. Vu comme cela, le débat est simplement financier. Or, êtes-vous d’accord sur le fait que la véritable discussion porte sur la qualité du travail de la SSR plus que sur son coût?

C’est une partie de la discussion, en effet. Cela dit, je suis d’avis que les motivations des initiants sont de multiples natures. Quoi qu’il en soit, si cette initiative passe, il faudra économiser 50% du budget de la SSR, c’est-à-dire 750 millions de francs, soit deux fois le budget de la RTS! Il faudra alors sérieusement redéfinir le mandat de service public. Et je ne peux pas croire qu’à la fin, tout le monde s’accordera pour qu’il n’y ait plus que de l’information. Il y en aura toujours qui voudront un peu de culture, d’autres du sport, y compris les disciplines qui n’intéressent pas les privés, d’autres encore du divertissement, sans oublier le soutien à la musique ou aux humoristes romands… Dès lors, il faudra soit faire de tout mais avec 50% d’argent en moins, ce qui est impossible, soit ne plus faire que de l’information. Et ce que nous ne ferons pas, personne d’autre ne le fera, parce que l’argent que le public aura économisé ne sera plus sur la table.

La RTS est accusée par une part de la population et de la droite d’être orientée à gauche. Cette critique est centrale dans le débat. L’acceptez-vous?

Je l’accepte comme critique, pas comme réalité. Nous en parlons beaucoup à l’interne. Or, je peux l’affirmer clairement: nous n’orientons pas le débat. Les faits sont éloquents: toutes les enquêtes que nous menons à l’interne ou qui sont menées à l’externe montrent que nos contenus ne sont pas marqués politiquement. Une récente étude de l’Université de Zurich a même établi que la RTS et SRF (ndlr: la version alémanique) sont les médias les plus équilibrés de Suisse ! De plus, le taux de confiance du public est toujours le plus haut du classement, à plus de 70%. La RTS et la SSR en général ne sont pas de gauche. Si vraiment nous l’étions et que nous avions beaucoup d’influence, il n’y aurait plus d’armée dans ce pays, et un parlement et un Conseil fédéral à majorité de gauche. Cela dit, nous prenons au sérieux les reproches qui nous sont faits et, quand nous commettons des erreurs, ce qui arrive, nous les corrigeons.

Dans le podcast «Sous la coupole» du journal Le Temps, vous avez déclaré que «l’approche journalistique est perçue comme de gauche parce qu’une des missions du journalisme, c’est de critiquer et de demander de rendre compte. Et ça, donc, ça dérange.» Si la critique du pouvoir vous fait passer pour un média de gauche, comment expliquer que la NZZ ou la chaîne genevoise Léman Bleu ne soient pas perçus comme de gauche? Ne font-ils pas autant de journalisme critique que la RTS, voire plus?
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Pascal Crittin dirige la RTS depuis 2017. Photo: Nicolas Brodard pour Le Regard Libre

Si, ils font de l’excellent journalisme. Pour ce qui est de la NZZ, elle a une ligne de droite clairement définie. Quant à Léman Bleu, je n’ai pas connaissance d’étude établissant un positionnement politique. Il ne m’appartient pas d’en juger.

Au-delà de ses contenus, la RTS a défrayé la chronique avec son «guide de langage épicène». Pour certains employés, elle est symbolise une orientation idéologique.

Nous demandons simplement d’être inclusifs dans la manière de s’adresser au public ou de parler des gens. Pour le reste, il s’agit de recommandations. Il n’y a aucune obligation. Par exemple, en ce qui concerne le point médian, je l’évite moi-même, car je trouve qu’il rend les textes moins lisibles. Il y a d’autres manières de s’adresser à tout le monde. Cela dit, le point médian est utilisé sur certains de nos canaux.

Notamment sur Instagram, où les jeunes de droite – et ils sont majoritaires chez les hommes – ne se sentiront sans doute pas les bienvenus, vu les sujets et le ton…

Je ne connais pas le profil politique des personnes qui regardent ces contenus. Cela dit, nous observons que des formats comme Tataki (ndlr: un média en ligne créé en 2017 par la RTS) répondent à une vraie demande dans leur classe d’âge. Est-ce que cela parle à tous ? Peut-être pas. Mais aucun média ne couvre 100% d’un public.

Vos syndicats appellent publiquement à rejeter l’initiative sur la redevance. Cela ne brouille-t-il pas la neutralité du service public?

La neutralité concerne l’antenne, pas les syndicats. Aucun journaliste ne peut donner une consigne de vote dans une production éditoriale. Le syndicat défend des emplois: c’est sa vocation. De notre côté, nous expliquons simplement les conséquences possibles d’un «oui» le 8 mars.

Vous avez annoncé un plan d’économies de 16,5 millions pour 2026. L’occasion de réduire un peu le superflu?

Avec moins d’argent, on fera moins et autrement. Les personnes concernées par ces économies sont des professionnels engagés, profondément attachés à la mission du service public. Les voir partir est douloureux. Malgré tout, la machine fonctionne; le téléjournal est produit, les émissions sortent, ce que je salue car le contexte génère une forte tension.

Des chaînes de télévision comme CNews en France ou GB News en Grande-Bretagne font la part belle aux opinions conservatrices, en faisant le pari qu’elles ont été marginalisées par les médias publics et qu’il existe une demande pour ces idées. Le succès de ces canaux ne plaide-t-il pas pour une prise au sérieux de ce diagnostic?

Non. C’est du pur storytelling. Certains éditeurs choisissent une ligne idéologique forte car ils veulent la faire triompher. C’est leur droit. Le service public, lui, n’a pas cette vocation.

Diplômé en philosophie et journaliste de profession, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du Regard Libre.

Vous venez de lire une interview tirée de notre dossier «Quel service public?», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°123).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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