L’art de se prendre un râteau
La journaliste adresse un message dans chacune de ses chroniques. Ce mois-ci, elle plaide pour l’acceptation du rejet amoureux, non comme une humiliation à surmonter, mais comme un apprentissage nécessaire du respect et de la dignité dans les relations.
Prendre un râteau, ça fait mal. «Marianne, je ne t’aime pas, j’aime Lola, alors maintenant t’arrêtes de faire ta crâneuse.» Cette phrase, prononcée jadis par mon camarade de classe de 8 ans, je m’en souviens encore. «Oui, je sais, tu as le droit d’aimer qui tu veux», avais-je murmuré pour tenter de garder la face. Mais sitôt rentrée, j’étais aller pleurer sous mon lit toutes les larmes de mon corps.
Ce recadrage douloureux m’a beaucoup appris: je venais de réaliser que je ne pouvais pas forcer un garçon à m’aimer. Même en m’illusionnant, même en attendant qu’il change d’avis sur mon compte, même en essayant de me rendre intéressante à ses yeux. Ça ne faisait que l’énerver, et son refus n’en était que plus cinglant. Il n’y avait donc plus qu’à le laisser sortir de mon cœur et passer à autre chose.
«C’est après la rupture que tu connais l’homme avec qui tu étais»
Je suis sûre que les relations humaines se porteraient mieux si plus d’hommes avaient également appris à abdiquer face au rejet. Pourquoi les hommes plus que les femmes? Parce que les femmes, même en proie à un désarroi et une colère folle, peuvent difficilement être tentées par l’idée de «forcer» un homme. Leur physique et leur organe génital ne le permettent pour ainsi dire pas. On n’entend d’ailleurs jamais une femme en colère menacer de viol un (ou une) adversaire. Ce travers est uniquement mâle, d’où la plus grande importance pour les hommes d’apprendre à renoncer.
Bien sûr, il est courageux d’aborder une femme, de s’engager auprès d’elle et de lui déclamer encore son amour après une période de turbulence. Mais si elle vous refuse – soit qu’elle ne vous a pas calculé, ou qu’elle ne vous aime plus –, le jeu s’arrête, et il faut jeter l’éponge subito.
«C’est après la rupture que tu connais l’homme avec qui tu étais», m’avait dit un jour une copine, harcelée au téléphone, suivie et menacée pendant des mois. Oui, avais-je confirmé, constatant avec quelle dignité mon ex était sorti de ma vie sans faire d’esclandre.
«Tu ne sais pas ce que tu perds»
Quand on échoue à plaire, on peut au moins éviter de susciter du dégoût. Car lorsque l’on entre dans cette catégorie, on n’en ressort jamais. Aucune femme ne change d’avis sur un homme qu’elle a refusé et qui s’entête. «Tu ne sais pas ce que tu perds.» «Allez, redonne-moi une chance.» «Coucou toi, quand es-tu libre pour prendre un café?», proposé toutes les deux semaines malgré les refus. «Ça ne va pas tenir avec ton mari, on était mieux nous deux, souviens-toi.»
Quelle solution alors, lorsque l’on est au pied du mur? Puisque c’est mort pour le désir, on peut au moins viser le respect, voire l’estime. Et cela s’obtient par l’abdication sans condition.
Un homme qui accepte un refus, qui comprend qu’il est définitif, qui n’en tient pas ombrage à celle qui le formule et disparaît de son champ d’horizon sans éclat, celui-là est un vrai gentleman. Et là où il a l’impression d’avoir perdu à titre individuel – la femme se refuse à lui –, il gagne en équipe: elle n’oubliera pas la réaction d’un homme qui a agi avec dignité. Elle ne changera pas pour autant de sentiment à son égard, mais elle développera une certaine confiance dans la gent masculine en général. Elle se dira que les hommes peuvent être à l’écoute et respectueux, même lorsqu’ils n’ont plus rien à y gagner. Elle risquera moins d’être tentée par un ultra-féminisme qui honnit les hommes et ne leur attribue que des défauts. Elle transmettra peut-être dans sa posture cette confiance tranquille envers les hommes qui donnera envie à d’autres femmes de l’imiter.
Quelle équipe y gagne au final? Celle des hommes? Mais non, celle de l’humanité.
La journaliste Marianne Grosjean adresse un message à nos lecteurs dans sa chronique. Vous venez de lire une chronique.
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