Faut-il interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans?
Les réseaux sociaux occupent une place importante dans la vie des adolescents. Face aux risques d’addiction et d’exposition à des contenus extrêmes, la question d’une limite d’âge pour accéder aux plateformes prend de plus en plus d’ampleur.
Baptiste Detombe
Essayiste, auteur de L’Homme démantelé
Oui. Rares sont les concepts qui ont si mal porté leur nom: les «réseaux sociaux» sont devenus des oxymores. Ils éloignent, rendent moins fréquentes et intenses les interactions sociales. Ainsi, au sein de la génération ayant connu l’avènement du monde numérique à l’aube des années 2010, 60% des jeunes Suisses se sentent parfois ou souvent seuls et un tiers d’entre eux connaissent des problèmes psychiques (Office fédérale de la statistique). Or, plus la jeunesse éprouve de mal-être, plus elle s’enferme dans le divertissement numérique pour mieux s’oublier. Résultat: le malheur générationnel renforce l’emprise de l’industrie numérique. L’affadissement du réel, la fragilité sociale liée à la comparaison permanente, le retard cognitif ne sont autres que les résultantes de l’inaction des pouvoirs publics. Certains alors n’hésiteront pas à prôner le rôle de l’éducation aux écrans et se noieront face à deux écueils: non seulement aucun enfant ne peut remporter le bras de fer face aux géants du numérique et à l’armée d’ingénieurs, de designers et de psychologues mobilisés pour créer l’addiction, mais en plus les familles les plus défavorisées risquent aussi d’être les moins à même de contrôler le temps d’écran et d’être bien informées. A l’image de l’Australie et conformément à ce que souhaitent 78% des Suisses (étude JAMES 2024), enlevons plutôt à l’industrie numérique son règne sans conteste sur les psychés des générations à venir en interdisant les réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Il n’est pas question ici d’un enjeu éducationnel seulement, mais bien anthropologique et civilisationnel.
Philippe Wampfler
Expert de l’éducation et des nouveaux médias
Non. Penser qu’interdire les réseaux sociaux empêcherait le cyberharcèlement ou l’accès à des contenus nuisibles est naïf. Ce que ces interdictions visent est déjà puni par la loi: par exemple, en Suisse, le stockage numérique d’images de nus d’enfants est interdit. Ces incidents graves enfreignent déjà les interdictions en place. Cela ne change rien au fait que les jeunes transgressent les règles. Une telle interdiction est aussi naïve, car elle serait soit inefficace, soit très dommageable. Les casinos en ligne étrangers sont interdits en Suisse, mais toute personne peut y accéder sans connaissances techniques particulières. L’interdiction ne fonctionne tout simplement pas. Il en irait probablement de même avec les réseaux sociaux: personne ne serait réellement empêché de les utiliser. L’alternative plus radicale serait une obligation d’identification sur Internet. Les fournisseurs devraient enregistrer l’identité de tous les utilisateurs – ce qui représente un risque énorme. Tout le monde serait fiché dans de vastes bases de données, très attractives pour les hackers. Les entreprises ne sont pas capables de protéger ces données de manière fiable. Une interdiction pour les mineurs mènerait ainsi à une surveillance numérique généralisée. Autre problème: les frontières sont floues. Les adolescents utilisent Teams pour l’école, des applications pour les entraînements sportifs, ou encore des plateformes pour prendre des rendez-vous médicaux. Toutes ces applications peuvent être détournées de leur usage – une interdiction ciblée est donc impossible.
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