La civilité, une hypocrisie salutaire

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écrit par Sébastien Lapaire · 24 mai 2025 · 0 commentaire

Chaque mois, le youtubeur Ralph Müller livre son analyse cinglante d’un phénomène typique de l’époque. Cette fois-ci sur la civilité et sa signification.

Quand j’avais critiqué l’écriture inclusive pour son effet discriminant et diviseur – du fait que cette écriture insiste constamment sur la distinction des sexes – certains m’avaient fait remarquer qu’il en va de même lorsqu’on dit «Madame, Monsieur». Ce n’est pas vrai.

Dire Madame, ou Monsieur, c’est faire à la personne dont il s’agit le crédit d’une certaine dignité. Il n’est nullement question d’identifier un sexe, il est question d’offrir à son vis-à-vis le prestige d’une certaine grâce. C’est quelque chose d’être un sieur, c’est-à-dire un seigneur; c’est quelque chose d’être une dame, c’est-à-dire une maîtresse. Un monsieur n’est pas simplement un homme, une dame pas juste une femme. Un monsieur est un homme auquel on suppose, par courtoisie, une distinction particulière. On affirme de même, à la femme qu’on salue, notre foi en sa haute valeur.

«C’est protocolaire», dira-t-on. Certes. «Tout cela est faux, hypocrite, on n’en sait rien!» Peut-être. Mais c’est donner aux interactions sociales l’appui bienfaisant de la civilité. C’est encourager, par le discours, ce qu’il y a d’élevé en soi, et en l’autre. C’est rappeler l’autre à ce qu’il cache de meilleur. C’est effectivement du faire comme si, du jeu et du paraître – mais ce jeu en vaut la chandelle.

La tenue dans le discours est d’égale importance à la tenue dans le geste. L’effort de civilité maintient l’esprit en éveil et mate les bas instincts. Ceux-ci, au contraire, affleurent d’autant plus que la tenue se relâche. Je suis plus facilement dégingandé si je porte un jogging et un pull à capuche – je ne doute pas d’ailleurs que cet outfit stimulera chez moi davantage l’enfant rebelle que l’adulte responsable. Le langage familier, les gros mots, les abréviations à outrance, tout cela, de même, détermine un laisser-aller qui n’a pas pour seule conséquence de rendre l’échange plus vulgaire, il en limite aussi la profondeur et la qualité. Personne alors n’est rappelé à ce qu’il a de meilleur: chacun est conforté dans ce qu’il a de plus simple. Nulle dame, nul sieur, mais des mecs et des meufs. On n’ira guère beaucoup loin qu’on est capable de cracher.

Un autre exemple rend bien compte de l’importance de la tenue dans le discours. Il est très commun de désigner les enseignants par le terme prof. C’est plus «pratique», plus facile à dire et à écrire que professeur. Mais on sent bien que, malgré l’identité de signification, quelque chose diffère dans l’atmosphère des deux formules. Il y a dans la sonorité de «professeur» une élégance absente de la version tronquée du terme. Dans celle-ci, l’accent porte sur la masse verbale assez laide formée par prof, qui est diluée dans la version pleine du mot du fait que l’accent y porte sur -eur. Cet -eur qui s’étend évoque la durée, la solennité, le possible… «Prof» évoque tout au plus «bof» ou «plouf»: on est loin des idées nobles que peut inspirer un professeur.

De la tenue des mots dépend le monde que l’on habite. La façon dont on nomme les choses s’accompagne, à notre insu, d’une évaluation de ces dernières. On pense généralement ces écarts sur le plan du lexique – familier, soutenu… –, mais on voit ici que les mêmes nuances se jouent jusqu’au plan phonétique.

Chaque fois que l’on relâche notre discours, que l’on cède aux sirènes de l’utilité, de l’efficacité, du minimum pratique et de tout ce qui n’a rien à voir avec le ciel et la lumière, on écorche un peu ce qui devrait compter pour nous.

Vous venez de lire une chronique tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°116).

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Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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