Escapade en Engadine, source d’inspiration nietzschéenne
Plongé dans les Grisons, notre rédacteur a découvert l’environnement dans lequel Nietzsche a forgé l’essentiel de sa pensée au cours des étés 1881 à 1888. Dans ces paysages sauvages, les montagnes apparaissent comme le creuset d’une révolution intérieure.
Au cœur d’un automne aux couleurs incandescentes, mon arrivée en Engadine s’apparente à une immersion dans un autre monde. Après avoir franchi l’ingénieux tunnel de la Vereina, qui transporte ma voiture dans un train à travers la montagne, je débouche sur une vallée où la nature, à la fois brute et féerique, impose sa grandeur. J’imagine aussitôt ce que devait ressentir Friedrich Nietzsche à son époque, lorsqu’il arpentait ces mêmes contrées sans le confort des transports modernes. Et pour cause: c’est mon admiration pour le philosophe allemand qui m’appelle, depuis plusieurs années, à vouloir visiter ce coin de la Suisse.

Convaincu qu’il «pensait avec son corps», Nietzsche passa ses étés les plus féconds dans cette région dont le climat, ensoleillé et sec, soulageait ses douleurs chroniques. Il y résidait dans une modeste chambre louée chez Durisch – autrefois maire de Sils-Maria –, un logement spartiate à un franc la nuit, qu’il considérait comme le prix de sa liberté intellectuelle. Sa maigre pension d’invalidité, grâce à laquelle il s’en acquittait, lui permettait en effet de se consacrer pleinement à sa pensée, affranchi de toute contrainte matérielle.

Vue sous cet angle, cette humble demeure m’apparaît soudain comme un bien de luxe. A part cette dernière, aujourd’hui devenue un petit musée, je n’aperçois aucun monument grandiloquent. Nulle trace d’une statue ni de plaque clinquante dans les rues. La nature, qui l’a inspiré, demeure son plus bel hommage.
L’éternel retour du paysage et des habitudes
C’est entre les lacs de Sils et de Silvaplana que certaines des œuvres majeures de l’écrivain virent le jour, parmi lesquelles Par-delà le bien et le mal, La Généalogie de la morale, Ecce Homo, et bien sûr, Ainsi parlait Zarathoustra, dont l’inspiration lui vint au pied d’un imposant rocher, sur lequel je m’appuie quelques minutes, comme pour tenter d’y dérober une once de son génie. Nietzsche décrit cette étincelle dans Le Gai Savoir (1887), également rédigé en Engadine: «Ici, j’étais assis, à attendre. Attendre – mais à n’attendre rien. Par-delà bien et mal, à savourer tantôt la lumière, tantôt l’ombre. N’étant moi-même tout entier que jeu, que lac, que midi, que temps sans but. Lorsque soudain, amie! Un se fit deux – et Zarathoustra passa auprès de moi.»

Chaque matin, l’auteur allemand arpentait le bord du lac de Silvaplana sur le même chemin et déjeunait régulièrement dans le même restaurant, situé à côté de son pied-à-terre. Dans ce village alpin aux rares commerces, sa routine quotidienne prenait une dimension presque rituelle, incarnant à merveille son idée de l’éternel retour. Contempler, année après année, le même paysage, à la même saison, emprunter inlassablement les mêmes chemins, saluer les mêmes visages… Ressentir la répétition du monde dans sa splendeur immuable infusa en lui une intuition fondamentale: vivre comme si chaque instant devait être revécu à l’infini. Et comme je le comprends ! Au moment où je quitte cet écrin de quiétude, un seul désir m’habite: celui d’y revenir.
Le surhomme est un randonneur
Le lendemain, alors que je parcours les environs, les aphorismes du philosophe au marteau résonnent avec les souffles du vent. «Deviens ce que tu es!» semblent murmurer les cimes, m’appelant à transcender mes limites, en commençant par ma peur de l’ours et du loup, dont la présence, bien réelle, m’est confirmée par un panneau métallique à l’entrée du Parc national suisse. Les paysages rudes qu’il abrite sont le miroir parfait de la volonté de puissance, que Nietzsche considérait comme le principe fondamental du vivant.

En gravissant les pentes de la réserve naturelle, les ascensions ardentes qui m’opposent à la gravité symbolisent cette quête incessante de dépassement. Chaque sommet me récompense immanquablement par un paysage majestueux qui me rappelle, à bout de souffle, que «l’homme est quelque chose qui doit être surmonté». C’est aussi là-haut – et peut-être davantage qu’en tout autre lieu en Suisse – que l’immensité des espaces me donne un sentiment d’écrasement, voire d’insignifiance. Mais par contraste – et avec l’aide de cette fierté facilement acquise par les amateurs – mon vertige participe, lui aussi, à l’élan vital qui nous pousse à vouloir tendre vers l’idéal de l’Übermensch.
En parcourant ces sentiers, en découvrant la vie de Nietzsche, et en ressentant, à mon tour, ce vide mêlé d’élévation, je suis convaincu que quelque chose s’est joué ici, en Engadine. Les montagnes grisonnes ne se sont sans doute pas contentées d’être le décor de l’œuvre nietzschéenne: elles en ont certainement été les protagonistes. Ni le choix du penseur d’y passer ses étés, ni la fécondité intellectuelle qu’il y a connue, ni les correspondances frappantes entre la nature et ses idées ne peuvent relever du hasard. Ils sont le fruit d’un dialogue silencieux entre un homme et son environnement. En marchant sur ses pas, j’ai perçu combien cette interaction peut continuer d’inspirer celui qui sait y prêter attention.
Président de l’Association Café-philo, Yann Costa est rédacteur au Regard Libre.
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