Elgas: «La victimisation mène à une forme de déresponsabilisation»

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écrit par Sébastien Lapaire · 07 avril 2025 · 0 commentaire

La pensée décoloniale a profondément marqué l’histoire intellectuelle du XXe siècle. Selon le journaliste et écrivain sénégalais Elgas, elle a pris aujourd’hui un tournant inquisitoire et rancunier.

El Hadj Souleymane Gassama, dit Elgas, fait partie de ces penseurs dont la richesse du verbe n’est pas un artifice, mais un levier de réflexion. Son regard, empreint d’humanisme, interroge sans relâche les dynamiques intellectuelles et historiques qui traversent le continent africain, comme en témoigne son émission «Afrique, mémoires d’un continent» sur RFI.

En 2023, Elgas a publié Les bons ressentiments, un essai fourni dans lequel il dénonce une dérive de la pensée dite «décoloniale», une approche critique visant à analyser et remettre en question les héritages du colonialisme au sein des structures de pouvoir, des savoirs et des représentations. Selon l’écrivain sénégalais, la suspicion et la disqualification deviennent systématiques à l’égard de toute voix jugée trop proche de l’Occident, enfermant la pensée dans une opposition stérile entre aliénés désignés et désaliénés autoproclamés. Dans cet entretien, il revient sur cette réflexion et les bouleversements qui traversent l’Afrique aujourd’hui.

Le Regard Libre: Dans votre essai Les bons ressentiments, vous retracez l’évolution de la pensée décoloniale depuis la seconde moitié du XXe siècle jusqu’aujourd’hui. Vous estimez qu’elle s’est considérablement appauvrie, au point que ses principaux promoteurs en proposent aujourd’hui une version nécrosée et rancunière. Pourquoi, selon vous, ce courant intellectuel s’est-il dégradé?

De nombreuses causes ont rendu cette pensée captive de ressentiments, de rancœur et d’une répétition ad nauseam. J’en identifie au moins deux possibles. La première hypothèse tient à la situation du continent africain. L’économie y demeure fragile, les perspectives restent limitées pour la jeunesse, et les aspirations à un réenchantement, à la souveraineté et à une renaissance se sont heurtées à la réalité. L’échec des dynamiques de décolonisation a figé le discours dans une répétition stérile, incapable de se renouveler. La seconde hypothèse repose sur l’incapacité à interroger ce discours de manière critique et d’en pointer certaines faiblesses. Cela a conduit à une forme de vanité verbeuse, où l’on refuse d’admettre les échecs du courant décolonial. Si le diagnostic initial sur la décolonisation était juste, les dysfonctionnements et déficits du continent, eux, n’ont pas été assez explorés. Dès lors, ce discours survit et se nécrose parce que la promesse sur laquelle il reposait a été trahie. Or, lorsque la réalité ne correspond pas aux attentes, il serait plus judicieux d’amender ce qui n’a pas fonctionné, plutôt que d’alimenter abondamment un discours qui se transforme en slogans et totems.

D’une certaine manière, l’angle mort du décolonialisme a été l’absence d’un regard critique sur lui-même et d’un regard objectif sur l’Afrique.

Ce regard objectif a été obstrué par de nombreux facteurs. Tous ceux qui ont entrepris d’adopter une approche sans concessions ont été qualifiés de traîtres. Lorsqu’une pensée ne ménage pas en son sein un espace d’autocritique (ce que l’on appelle une autoscopie, cette capacité à reconnaître une part de responsabilité), elle se condamne à des débats monochromes. Toute voix qui s’éloigne du récit identitaire et communautaire devient immédiatement suspecte. Ceux qui osent cette prise de distance sont accusés de trahison, souvent par des personnes avec qui ils ont pourtant tout partagé: formations, cercles intellectuels, lectures… L’accusation devient alors un moyen de se dédouaner soi-même, de se protéger. C’est là que s’ancre la dynamique des ressentiments.

L’un des fondements du décolonialisme contemporain repose sur la traque systématique de «l’occidentalité» dans tous les aspects de la pensée et de la culture africaines, allant même jusqu’à renier certaines figures comme Léopold Sédar Senghor, premier président de la République du Sénégal. D’un côté, il y a cette quête d’une pureté phantasmée, débarrassée de l’Occident; de l’autre, paradoxalement, l’Occident reste au centre de tous les discours et productions. Comment interprétez-vous cette contradiction?

Malgré les proclamations enflammées et les discours incendiaires, l’Occident demeure en effet l’épicentre de la résonance intellectuelle et médiatique. Il conserve une forme de suprématie dans la hiérarchie mondiale de la crédibilité intellectuelle. Même les rebelles les plus radicaux tètent de ce sein occidental, même s’ils le mordent parfois. C’est toujours la même réalité: celui que vous critiquez est une part importante de votre identité, et parfois de votre gloire intellectuelle.

Votre critique repose sur un refus de la posture victimaire, très en vogue dans de nombreuses mouvances contemporaines.

Oui, mais je ne suis pas le premier à le dire. La victimisation ne mène à rien, car à terme, elle devient une forme de déresponsabilisation. Elle réduit les acteurs africains à de simples spectateurs passifs de l’histoire, alors qu’ils n’ont jamais été – et ne sont toujours pas – dénués d’agentivité. Cette vision est entretenue par ce que l’écrivain algérien Kamel Daoud appelle les «rentiers de la décolonisation», qui tirent profit de ce récit figé.

C’est ce que vous soulignez dans votre essai avec cette phrase: «La décolonisation admet tacitement la réussite de l’entreprise coloniale, elle lui prête une emprise fondamentale, une totalité, et en subordonnant la libération à une sorte de sortie de ce schème, elle poursuit une illusion, une ombre.»

Oui. Mais vous savez, je ne suis pas tendre avec la colonisation. Je pense simplement qu’il faut être juste. L’idée n’est pas de dire que toute critique de la colonisation est victimaire, certaines critiques sont d’une exactitude remarquable. Je suis un grand lecteur d’Aimé Césaire, dont le Discours sur le colonialisme est une œuvre maîtresse. Le sociologue Georges Balandier a parfaitement analysé la situation coloniale. Quant à la conclusion du livre Peaux noires, masques blancs de Frantz Fanon, elle reste, à mes yeux, l’un des plus grands manifestes universalistes. La critique de la colonisation est essentielle. Cependant, il faut savoir reconnaître le moment où l’on quitte la critique vertueuse et transformatrice pour s’enfermer dans une nécrose idéologique revancharde.

Cette idée de revanche trouve un écho au sein des diasporas, notamment chez les deuxième et troisième générations, en quête d’un refuge identitaire, tout en ayant une vision mythifiée et idéalisée de l’Afrique.

On est ici face un zèle identitaire qui naît d’un manque caractéristique de la diaspora. C’est un phénomène bien documenté. Dans Eloge des frontières, Régis Debray explique précisément ce mécanisme: le sentiment de dépossession, l’exclusion d’un récit national en Occident, pousse certains à se réfugier dans une idéalisation de leur terre d’origine. Pour ces individus, la pensée décoloniale devient une source d’énergie de lutte et un moyen de redéfinir leur identité. Mais il faut s’interroger sur ce qu’on fait de cette situation, car elle crée les conditions d’une double aliénation. Ni l’agenda occidental ni l’agenda diasporique ne sont véritablement des agendas africains. On observe ainsi des tensions entre certaines revendications portées par la diaspora et les réalités endogènes du continent.

Quelles tensions?

Au moment même où une partie de la diaspora exalte le retour aux racines et rejette «l’Europe rance et raciste», la réalité africaine est celle d’une jeunesse qui, pour des raisons économiques élémentaires, aspire à quitter le continent pour rejoindre l’Europe. Deux flux se croisent ainsi au-dessus de la Méditerranée, révélant une contradiction majeure. Et au cœur de cette contradiction se cache une question souvent absente des débats: celle de la classe sociale. Une grande partie de la diaspora appartient à une élite ayant bénéficié du privilège du voyage. Pour des raisons idéologiques ou de confort personnel, elle cherche à imposer des schémas de pensée à une majorité d’Africains.

La diaspora africaine possède souvent la double nationalité et représente un électorat potentiel. Dans votre livre, vous soulignez l’existence d’une frange de la gauche occidentale qui soutient activement ces mouvements et alimente les ressentiments. Comment analysez-vous ce soutien?

Il existe une gauche maternaliste – en miroir d’une droite paternaliste – qui cherche à s’acheter une bonne conscience à peu de frais. Or, en agissant ainsi, elle tombe dans une logique aliénante qui infantilise et déresponsabilise les Africains. Chacun d’eux est perçu comme une victime potentielle, ce qui évacue toute réflexion sur la complexité des situations et les dynamiques de domination internes aux sociétés africaines. Paradoxalement, de nombreux penseurs africains progressistes dans leur propre pays deviennent, aux yeux de cette gauche occidentale, des réactionnaires dès qu’ils traversent la Méditerranée. Simplement parce que leurs idées ne correspondent pas à aux cadres de pensée imposés par ces courants. Néanmoins, d’une manière générale, je pense que la gauche est davantage dans une forme de malaise qu’autre chose.

Il y a tout de même une certaine constante dans l’histoire intellectuelle de la gauche depuis la seconde moitié du XXe siècle: cette idée selon laquelle «mieux vaut avoir tort avec Sartre que raison avec Aron». N’y a-t-il pas, dans cette posture, une volonté d’être du «bon côté de l’histoire», quitte à s’enfermer dans une impasse intellectuelle et à se déconnecter de la réalité?

Si. D’ailleurs, dans le cas où l’on retirerait la question morale de l’histoire de la gauche, que lui resterait-t-il vraiment? Celle-ci repose à l’origine sur de bons sentiments, mais ils se pervertissent quand ils se heurtent aux logiques du réel. Prenez l’exemple du romantisme de Michel Foucault face à la révolution iranienne: c’est un cas emblématique de cette fascination aveugle de la gauche pour tout soulèvement perçu comme une émancipation, sans toujours discerner les ténèbres qui peuvent en émerger. Cela dit, j’ai l’impression que ces égarements s’amenuisent au sein de la gauche… mais peut-être suis-je trop optimiste.

Tout de même, La France Insoumise surfe largement sur cette vague, et c’est aujourd’hui le premier parti politique de gauche à l’Assemblée nationale…

Oui, bien sûr.

Pour revenir à la disqualification, vous avez mentionné Kamel Daoud, régulièrement taxé de réactionnaire lorsqu’il pointe certaines réalités du monde arabo-musulman. Il y a aussi votre compatriote Mohamed Mbougar Sarr, qui a porté un regard courageux sur l’homophobie au Sénégal dans son roman De purs hommes. Lorsque des personnalités comme vous ou Mbougar Sarr écrivez sur les dérives de ces sociétés sans placer l’Occident au centre de tous les maux, comment êtes-vous reçus?

D’abord, il n’y a pas de réception populaire, au sens où nous touchons un lectorat relativement restreint. Ensuite, les réactions se divisent en deux catégories. D’un côté, de nombreux conservateurs, notamment au sein des élites, estiment que nous écrivons sous influence occidentale et que nous serions des agents de la néocolonisation. De l’autre, on nous accuse en France d’être des instruments du «grand remplacement». A un moment donné, il faudrait savoir! Ces remous restent toutefois nécessaires, et nous ne sommes pas systématiquement disqualifiés. Les débats que nous soulevons avancent lentement, mais ils finissent par toucher une partie de la population.

Avez-vous un exemple concret?

Vous mentionniez le livre de Mohamed Mbougar Sarr. Dans mon premier ouvrage, j’avais consacré une dizaine de pages à la dénonciation du lynchage d’un homosexuel au Sénégal, dont j’avais été témoin. Cet événement m’avait profondément marqué. Cela m’a valu des fatwas en affirmant que j’étais perverti par l’Occident. Deux ans plus tard, alors que ces fatwas s’étaient plus ou moins estompées, j’ai participé à un débat en compagnie de Mbougar Sarr. Pendant quatre heures, nous avons tenu tête à une audience où dominaient les idées les plus rétrogrades et les propos homophobes les plus violents. C’était épuisant, mais nous avons tenu bon, sans jamais renier nos principes humanistes.

Cet exemple illustre bien la nécessité de maintenir une position ferme contre les traitements barbares infligés aux minorités dans nos sociétés africaines, tout en laissant toujours une place au dialogue. Si chacun campe sur ses positions sans chercher de passerelles, on ne fait qu’aggraver les fractures. En revanche, lorsque nous abordons des sujets plus consensuels, nous sommes accueillis en «enfants prodigues».

Vous parlez d’humanisme. L’actualité africaine témoigne d’une montée en puissance des discours anti-occidentaux, souvent instrumentalisés par des puissances extérieures comme la Russie. Ces discours ont des conséquences politiques concrètes, notamment avec l’arrivée au pouvoir de juntes militaires au Sahel. Comment analysez-vous leurs narratifs?

Les juntes exploitent des rhétoriques qui n’ont pratiquement pas évolué depuis les années 1950. Si l’on relit les manifestes de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France, leurs propos étaient bien plus radicaux que ceux d’un Kémi Séba (ndlr: activiste panafricain polémique) aujourd’hui. Déjà à l’époque, l’objectif était de rompre avec le bloc occidental, et vers qui se tournait-on? L’URSS et la Chine. Ce que nous voyons actuellement, c’est donc une réactivation d’un lexique et d’un prêt-à-penser. Les juntes savent qu’elles manquent de légitimité populaire, alors elles appliquent des recettes éprouvées. Elles ont compris que la critique de la présence militaire française est un «strike» absolu, surtout après les passifs du Cameroun, de l’Algérie ou encore du Rwanda, qui ont entamé sérieusement la perception de la France sur le continent. Dès lors que vous affirmez que l’Afrique n’est pas souveraine, que vous pointez du doigt les bases militaires étrangères, l’incapacité à vaincre le terrorisme au Sahel et les soupçons de paternalisme, vous fédérez un large soutien, allant de l’intellectuel engagé au citoyen lambda.

A cela s’ajoute un discours anti-occidental plus large au niveau mondial.

Tout à fait. On retrouve dans les discours de Vladimir Poutine et de plus en plus dans ceux de Donald Trump l’idée d’une «décadence occidentale». Ce narratif est repris en Afrique: on y accuse l’Occident d’imposer des valeurs étrangères, notamment sur les questions LGBT ou la famille. On assiste ainsi à une fétichisation de l’identité africaine, comme si elle était historiquement figée. Ce rejet est nourri à la fois par un opportunisme historique et discursif et par une défiance vis-à-vis des valeurs occidentales perçues comme intrusives.

Les juntes s’inscrivent dans cet héritage nécrosé du décolonialisme que vous dénoncez?

Oui, elles reprennent en quelque sorte le travail amorcé par certains intellectuels que je critique dans mon livre. En surinvestissant la question identitaire, ces penseurs ont, sans le vouloir, préparé le terrain pour ces récupérations. C’est l’une des hypothèses centrales de mon essai. C’est d’ailleurs pour cette raison que je suis moins critique envers les juntes elles-mêmes qu’envers les intellectuels qui, par leurs discours, ont semé les graines de cette dérive et lui ont donné une certaine légitimité.

Cet anti-occidentalisme ambiant a également un versant économique. La question du financement du développement africain reste centrale. Prenons un exemple concret: au Sénégal, le président Bassirou Diomaye Faye a présenté en octobre un plan d’investissement ambitieux, «Sénégal 2050». Il affirme vouloir s’affranchir autant que possible des financements occidentaux. Or, le secteur privé des pays subsahariens est-il suffisamment robuste pour jouer un rôle moteur sans financements étrangers?

En Afrique, on dit souvent qu’il y a le «ministère des discours» et le «ministère des faits». Les discours sont souverainistes, passionnés, souvent marqués par une volonté de rupture, mais la réalité est bien plus complexe. Aujourd’hui, le Sénégal importe une grande partie de ce qu’il consomme, et les trois principales sources de capitaux restent l’aide publique au développement, les investissements étrangers et les transferts de la diaspora. Autrement dit, l’essentiel des flux financiers provient de l’extérieur. L’assiette fiscale du Sénégal est très réduite, et la majorité des grandes entreprises qui y contribuent sont étrangères. Le tissu économique local est encore trop fragile et largement informel pour se passer des financements extérieurs. L’idée d’une souveraineté économique totale relève donc d’une chimère, mais une chimère séduisante.

Bien sûr, il existe une volonté de diversification des partenaires, mais cette dynamique ne date pas d’hier. Aujourd’hui, la Chine est le premier partenaire commercial du continent, l’aéroport international de Dakar est exploité par des Turcs, et dans le secteur bancaire, les Marocains prennent de plus en plus de place. Il y a donc une transformation progressive du paysage économique, mais la France conserve encore des positions stratégiques avec des groupes majeurs qui ne disparaîtront pas du jour au lendemain. Le gouvernement peut multiplier les discours souverainistes, mais il ne pourra pas se passer des financements occidentaux. Et c’est là que je reproche aux journalistes de ne pas faire un travail factuel en analysant qui finance réellement l’économie sénégalaise. Car en fin de compte, les faits racontent une tout autre histoire que les slogans politiques.

L’Afrique est un continent jeune, et les migrations vers l’Europe ne risquent pas de décliner au cours des prochaines décennies. Selon une étude du Fonds monétaire international, les émigrés subsahariens dans les pays de l’OCDE pourraient atteindre 34 millions d’ici 2050. Comment percevez-vous l’influence des discours anti-occidentaux sur ces jeunes générations qui rejettent l’Occident tout en aspirant à y vivre et qui devront y être intégrées?

Vous demandez à un jeune Africain si la France pille l’Afrique, il vous répondra que oui. Vous lui demandez ensuite s’il veut partir en Europe, il prendra son visa et partira sans hésiter. La réalité des jeunesses africaines est avant tout une question de survie quotidienne. Avec la montée des conservatismes et même de certaines formes de fascisme en Occident, nous risquons d’entrer dans une dynamique de migration conflictuelle. Plus la situation économique deviendra intenable dans certains pays, plus on cherchera à ériger des frontières infranchissables, ce qui ne fera qu’aggraver les drames humains et radicaliser les deux camps. L’enjeu de l’intégration sera d’autant plus complexe que la tension ne vient pas uniquement des nouveaux arrivants, mais aussi des forces déjà présentes, issues de l’immigration. En France, les discours de rejet de l’assimilation ou de l’intégration ne sont pas portés par les immigrés eux-mêmes, qui sont souvent dans une logique de survie, mais par une génération née sur place, dotée d’une certaine sophistication intellectuelle et universitaire. Il ne faut pas phantasmer une «invasion» qui n’aura pas lieu, mais il faut reconnaître les fractures déjà existantes. Plus la situation se tendra, plus les extrêmes des deux côtés s’en nourriront, et le risque de déflagration deviendra évident.

Dans votre essai, vous dressez un diagnostic précis du décolonialisme contemporain. En revanche, vous évoquez moins la question de savoir à quoi ressemblerait une pensée dépouillée de ces «bons ressentiments» que vous décrivez.

Il faut s’affranchir des phantasmes d’une pensée africaine, d’une pensée occidentale, d’une pensée chinoise… La force de toute pensée réside dans le fait que l’intelligence humaine n’est pas «racialement» colorée. Les valeurs humaines et les forces intellectuelles ne sont pas des propriétés de certaines ethnies. Tout a vocation à évoluer, à subir des influences, à quitter sa terne gestation pour s’enrichir et embrasser d’autres rencontres.

Il existe pour autant une pensée sur l’Afrique postcoloniale et une tradition sur le sujet. Quels penseurs peuvent fournir une armature intellectuelle solide?

Souleymane Bachir Diagne, Jean-François Bayard, Sophie Bessis… Tous participent à un débat essentiel, y compris ceux que je critique dans mon livre, comme Achille Mbembe, Boubacar Boris Diop ou Felwine Sarr. L’essentiel est que la discussion ne soit pas hostile, qu’on ne disqualifie pas et que l’on puisse tenir toutes les nuances dans un même bouquet. Ce serait terriblement ennuyeux que tout le monde pense la même chose! La contradiction est essentielle. Elle est parfois violente et radicale, mais je vois partout une forme d’énergie qui, au fond, montre que l’universel est notre seul horizon. Comme le dit Souleymane Bachir Diagne, il faut penser un universel dégagé de ses prétentions premières d’hégémonie et libéré de la logique de centre du monde. Malgré toutes les résistances, il reste crucial de réhabiliter cette idée.

Journaliste et consultant, Pablo Sánchez est rédacteur au Regard Libre.

Vous venez de lire une interview à paraître dans notre édition papier (Le Regard Libre N°115).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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