A la recherche d’un beau objectif et universel
Une subtile tradition remontant aux Lumières écossaises, et notamment à David Hume, l’un de ses principaux représentants, fait de l’évaluation esthétique d’une chose un sentiment personnel, mais causé par des propriétés réellement possédées par cette chose.
Deux intuitions paradoxales circulent au sujet des valeurs esthétiques que nous attribuons aux choses ou aux êtres. D’une part, nous sommes convaincus de la teneur subjective de ces jugements: un objet peut être beau pour une personne sans qu’il le soit pour une autre. D’autre part, nous avons l’impression que, pour certaines choses au moins, l’évaluation esthétique que nous en faisons se fonde sur des caractéristiques réellement possédées par ces choses. Sans quoi nous ne débattrions jamais de la qualité d’une œuvre (à quoi cela servirait-il?), et nous ne pourrions dire qu’une fresque de Michel-Ange est en soi plus belle qu’un gribouillis.
Nombre de philosophes tentent d’expliquer ce contraste. David Hume (1711-1776) propose une description de nos expériences esthétiques tenant compte de ces deux intuitions en apparence contradictoires (la vérité d’un jugement de goût dépend du sujet qui évalue; la vérité d’un jugement de goût dépend de l’objet évalué). La thèse du philosophe écossais est qu’en jugeant beau – ou laid – un objet, on exprime un plaisir – ou un déplaisir – causé par des propriétés non esthétiques que l’objet possède réellement. Les désaccords en la matière résultent de différences d’aptitudes ou de dispositions des individus: un tel sera moins habitué à comparer des œuvres qu’un autre, par exemple.
Le critique d’art idéal, selon Hume, est celui qui se trouve dans les meilleures conditions d’appréciation. Ainsi, la situation où deux critiques d’art idéaux seraient en désaccord sur la valeur esthétique d’un objet est une impossibilité logique. Il y a une seule norme du goût – qui s’applique différemment à chaque cas – et nous en sommes tous plus ou moins proches.
Dans son texte justement intitulé La Norme du goût, Hume soutient que l’épreuve du temps fait apparaître ce standard. Mozart est aujourd’hui globalement tenu pour un grand compositeur. Bien qu’il existe des nuances d’appréciation, le temps a fait son travail: à force d’associations d’idées, de comparaisons, les gens affinent leurs vues, qui finissent par converger. Cette vision entre en cohérence avec le conservatisme de Hume.
L’un des plus importants philosophes conservateurs du XXe siècle, Roger Scruton, développe lui aussi une conception du jugement de goût centrée autour de l’expérience du sujet, mais pas relativiste. Tous deux partagent en effet l’idée qu’il existe une même nature pour tous les hommes – bien que sa définition diffère chez les deux auteurs.
En philosophie contemporaine, cette dépendance de la valeur que nous attribuons aux choses à des propriétés de base qu’elles possèdent est une théorie majoritaire. Le débat reste entier sur la question de savoir de quel type sont ces propriétés – strictement physique, comme la symétrie? aussi socio-historique, comme le fait d’être accepté par tel canon esthétique? … – ou en quoi consiste leur relation avec les valeurs. Une discussion passionnante, qui nous ramène à la complexité du réel et à la progression de la pensée dans l’humilité.
Diplômé en philosophie et journaliste de profession, Jonas Follonier est le rédacteur en chef du Regard Libre.
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