Jeunes leaders, vieux écueils

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écrit par Sébastien Lapaire · 17 décembre 2024 · 0 commentaire

Les jeunes dirigeants politiques sont régulièrement perçus comme des figures de rupture avec «l’ancien monde». Cependant, il est difficile d’affirmer que leurs promesses de renouvellement se concrétisent dans les faits.

A leur arrivée au pouvoir, on parle volontiers de «vent de fraîcheur», de «renouveau», voire de «révolution». Les jeunes leaders incarnent souvent l’espoir d’un deuxième souffle politique. Cette perception est compréhensible dans un monde où le pouvoir politique est dominé par des personnes âgées. En 2020, l’âge médian des dirigeants dans le monde s’élevait à 62 ans, comme le rapportait le journal Le Temps.

Cet ancien monde, les jeunes chefs d’Etat promettent de le dépasser. Leur jeunesse devient, aux yeux de nombreux électeurs, un gage de changement de cap. Leurs promesses électorales enthousiasment les foules, mais souvent, après les espoirs du début, vient le temps de la désillusion.

Le macronisme essoufflé

Emmanuel Macron est sans doute l’un des exemples les plus marquants de cette dynamique. En 2017, il a accédé à la présidence française à l’âge de 39 ans avec un programme qui se voulait disruptif: créer une «start-up nation», alléger l’administration et moderniser l’économie française. Dans son livre Révolution, publié avant sa campagne présidentielle, l’ancien banquier revendiquait une politique plus proche des citoyens, des processus législatifs plus agiles et une simplification bureaucratique.

Cependant, au fil de ses deux mandats, l’enthousiasme initial s’est essoufflé. Le pays est certes devenu plus attractif en termes d’investissement, mais les tentatives de réformes importantes ont généré des crises successives: on peut penser au mouvement des «gilets jaunes» ou aux manifestations contre la réforme des retraites, entre autres. De plus, alors que le dirigeant promettait un Etat plus léger, l’endettement a atteint 3,1 milliards d’euros fin 2023, soit 110,6% du PIB, et la fonction publique a augmenté de près de 180 000 personnes entre 2017 et 2022, selon le quotidien libéral L’Opinion. Lors des mandats précédents, Nicolas Sarkozy (2007-2012) et François Hollande (2012-2017) avaient créé respectivement près de 115 000 et 60 000 nouveaux postes de fonctionnaires.

Sur le plan politique aussi, l’héritage macroniste interroge. Le président promettait de dépasser le clivage gauche-droite et tout faire pour que les Français n’aient «plus aucune raison de voter pour les extrêmes». Entre les élections législatives de 2017 et celles de 2024, le Rassemblement national a quadruplé son nombre de voix en passant de trois à douze millions d’électeurs. Ironie du sort, cet été, en pleine crise politique, Macron a fini par nommer le Républicain Michel Barnier, 73 ans, comme Premier ministre, soit l’archétype de la politique à l’ancienne qu’il entendait remiser dans les placards.

Trudeau et l’oléoduc géant

Au Canada, Justin Trudeau a également généré un enthousiasme certain à ses débuts. Elu en 2015 à 43 ans, il cultivait alors l’image d’un président «cool» et particulièrement engagé sur les questions d’environnement. Le centriste a réalisé un premier mandat plutôt bien reçu, notamment grâce à un taux de chômage historiquement bas, mais au fil des années, la fraîcheur s’est estompée, notamment à cause de certains renoncements sur le plan climatique.

En 2019, il a validé la construction d’un oléoduc géant traversant des territoires autochtones, provoquant un tollé. «Il faut reconnaître qu’on est une société qui a besoin du pétrole», justifiait alors le Premier ministre sur Radio Canada. Malgré plusieurs mesures concrètes sur l’environnement, l’aide fédérale au secteur des combustions fossiles, 10,7 milliards par an sous son mandat, fait tâche par rapport à ses engagements. Avec les récentes crises de l’inflation et du logement, l’image du Premier ministre n’a fait que se détériorer, y compris au sein de son propre camp libéral.

Meloni freinée par la justice

Trudeau n’est pas le seul à faire face aux compromis du pouvoir. En Italie, Giorgia Meloni rencontre également des obstacles face à sa grande thématique: la maîtrise de l’immigration. Arrivée à la présidence en 2022, la politicienne de 45 ans incarnait la nouvelle génération de la droite nationaliste européenne. Deux ans après, ses projets rencontrent des difficultés.

L’année 2023 a été difficile pour la dirigeante italienne. Les arrivées de migrants ont grimpé à près de 158 000, soit une hausse de 50% par rapport à son élection. En 2024, des premiers résultats semblent apparaître avec une chute des arrivées de 65%, les flux migratoires s’étant majoritairement redirigés vers la Grèce et l’Espagne. Pour alléger la pression, Meloni a cherché à externaliser la gestion des migrants vers des pays tiers comme l’Albanie et la Tunisie.

Cependant, cette initiative a connu un revers important en octobre: les seize premiers migrants envoyés en Albanie ont été renvoyés en Italie, faute de respect des normes européennes sur les pays «sûrs», selon la justice transalpine. Le projet albanais risque désormais de rester lettre morte, à moins que le pacte européen sur les migrations, prévu pour 2026, n’assouplisse les conditions de rétention.

L’épreuve du pouvoir

Les promesses de rupture des jeunes dirigeants sont-elles intenables? Si, sur la forme, il existe un renouvellement de style et une plus grande maîtrise des nouvelles formes de communication, sur le fond, les jeunes leaders affrontent souvent les mêmes écueils que leurs prédécesseurs.

L’exercice du pouvoir confronte ses détenteurs à une réalité du terrain souvent plus ardue que prévu. La lenteur des processus démocratiques, les blocages institutionnels et les réticences sociales ne s’effacent pas face aux «vents de fraîcheur». L’ancien monde semble plus difficile à balayer qu’il n’y paraît.

Ecrire à l’auteur: pablo.sanchez@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse contenue dans notre dossier «La valeur de l’âge», publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N°112).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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