Vestiges du sentiment religieux en Suisse
Le nombre de personnes sans appartenance religieuse a crû considérablement au cours des dernières années. Un vide qui semble être comblé par d’autres types de rapport au sacré.
La religion semble occuper une place toujours moins importante dans la vie des Suisses. Ainsi, une étude publiée par l’Office fédéral de la statistique au début de cette année révélait que le nombre de personnes se disant non-croyantes représentait 34% de la population et avait dépassé celui des individus qui se réclamaient de la religion catholique. Cette communauté religieuse, auparavant la plus importante du pays, ne représenterait aujourd’hui plus que 32% de la population. Pourtant, si le nombre de Suisses qui se disent sans appartenance religieuse a augmenté sensiblement au cours des dernières années, il semble que la plupart d’entre eux continue à mener une vie spirituelle épisodique, en dehors des cadres imposés par les religions institutionnalisées.
L’émergence de nouvelles formes de religiosité
Les jeunes de plus de 15 ans ont davantage tendance à se déclarer sans appartenance religieuse que leurs aînés. Selon l’Office fédéral de la statistique, entre 32,2 et 42,3% des personnes âgées de 15 à 34 ans disent n’être affiliées à aucun système de croyances, alors que seuls 16,4% des plus de 75 ans affirment ne pas être apparentés à une religion.
Pour nous faire une idée, nous avons interrogé Noël et Alec, deux étudiants en philosophie à l’Université de Fribourg. Pour eux, il n’est plus nécessaire d’appartenir à une communauté religieuse pour donner du sens à sa vie. S’ils refusent de se dire athées, c’est qu’ils sont convaincus que chacun peut faire sa propre expérience du sacré en certains lieux où à certains moments de l’existence. C’est ce qu’insinue Alec lorsqu’il affirme qu’il est aujourd’hui possible de croire que les étoiles filantes, les trèfles à quatre feuilles et les arcs-en-ciel portent chance, sans pour autant inscrire son action dans le sillage d’un corpus de textes religieux.
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Il paraît ainsi logique d’établir une différence entre le tissu de croyances auxquelles tout individu peut être amené à souscrire indépendamment de ses convictions religieuses et les pratiques qui s’inscrivent dans le cadre d’une religion. Mais il semble que de nos jours, ces deux manières d’envisager le sacré se croisent et accréditent la thèse formulée par Emile Durkheim, sociologue français considéré comme l’un des fondateurs de la discipline, lorsqu’il insinuait que l’homme, quels que soit son mode de vie et la société dans laquelle il évolue, est naturellement conduit à éprouver des sentiments religieux.
Ainsi, c’est pour répondre à ce besoin de sacré, exacerbé par la technicisation d’un monde dont Max Weber annonçait déjà le «grand désenchantement» il y a un siècle, que prospèrent de nos jours des manières alternatives et plus personnelles de penser le religieux. Pourtant, elles sont souvent prises en charge par des Eglises qui revendiquent également leur attachement à la pratique de cultes plus traditionnels.
Les religions institutionnalisées contraintes au changement
L’un des exemples les plus intéressants de la relative ouverture de certaines communautés religieuses bien établies à de nouvelles manières de concevoir le sacré est la création récente, par l’Eglise catholique vaudoise, de l’Espace Maurice Zundel à Lausanne. Ce centre accueille tous les individus désireux d’approfondir leur foi à travers la prière et la méditation. Il garantit aussi l’accompagnement de personnes sans attaches religieuses particulières dans leur quête de spiritualité en leur proposant des entretiens personnels.
Pourtant, certains jeunes croyants restent attachés à des pratiques plus traditionnelles, qui verraient peut-être des initiatives telles que l’espace Zundel comme la manifestation d’une forme de syncrétisme désincarné.
C’est le cas d’un étudiant catholique de 18 ans qui souhaite garder l’anonymat. Pour lui, être chrétien, «c’est vouloir faire pareil, non pas parce qu’on a toujours fait comme ça, mais parce qu’on est convaincu que c’est la bonne façon de faire et que les valeurs portées pas la Chrétienté sont des valeurs sociales, philosophiques, cohérentes, raisonnables et bonnes». L’un de ses camarades partage son opinion et ajoute également que «l’amour, le salut, etc., vouloir les garder, c’est nécessaire… Sans toutefois verser dans un conservatisme général. On peut être chrétien et ouvert au changement». C’est aussi ce que pense Pietro, étudiant en histoire âgé de 21 ans. Pour lui, comprendre les nouvelles formes de religiosité qui ont cours aujourd’hui ne pose aucun problème: «C’est l’évidence de la religion, puisque l’homme est un animal religieux».
Ecrire à l’auteur: antoine.leveque@leregardlibre.com
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