Le goût de l’ivresse, un programme de vie
Réunis au Salon du Livre de Genève par Le Regard Libre le mois dernier, les philosophes français Valentin Husson et Pierre-Yves Quiviger, tous les deux passionnés par le vin, ont défendu une approche esthétique de la vie à rebours de l’hygiénisme ambiant.
Tous deux sont philosophes et enseignent leur discipline. L’un, Valentin Husson, à l’Université de Strasbourg. L’autre, Pierre-Yves Quiviger, à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Spécialiste de philosophie du droit, il a consacré pour la première fois un ouvrage à son autre passion, le vin, en septembre, sobrement intitulé Une philosophie du vin. Paru à la même rentrée littéraire, L’art des vivres de son ami strasbourgeois porte comme sous-titre «Une philosophie du goût». Les points de convergence entre ces deux livres et leurs auteurs ont naturellement mené à ce que nous les invitions au Salon du Livre de Genève, avec lequel Le Regard Libre collabore depuis l’an dernier en programmant et en animant des rencontres sur des sujets de société.
Notre rapport au vin est un de ces sujets, puisqu’un certain air du temps voudrait que l’optimisation de la santé soit l’alpha et l’oméga de l’existence. Bien qu’ils insistent sur l’importance d’une consommation modérée, Husson et Quiviger s’élèvent contre cette petite musique actuelle et accordent de la valeur au goût et même à une dose d’ivresse, à laquelle ils ne reconnaissent pas seulement des inconvénients.
Les vertus de l’ivresse
Le vin est une boisson importante dans notre héritage civilisationnel. Quand on le déguste, l’ivresse fait partie de l’expérience, l’alcool étant une propriété essentielle du vin, selon Pierre-Yves Quiviger. On ne parle pas là de débauche ni même de l’état «joyeux» qui vient après un ou deux verres, mais du début d’effet dès la première goutte. «Il ne faut pas négliger ce qui, dans l’expérience du vin, n’a rien à voir avec l’ivresse», tempère l’œnophile devant le public. Il n’empêche, «celui qui est capable d’accueillir l’ivresse et de la contenir pour qu’elle ne l’emmène pas trop loin, qu’elle ne l’anesthésie pas, fait l’expérience d’une forme de partage et d’intensité qui est un moment important de la dégustation», estime l’auteur. «Cette personne est alors liée aux autres différemment, voit les choses différemment…»
L’effet du vin a été analysé par l’existentialiste danois Kierkegaard (1813-1855) sous l’angle de la vérité. Le vin, breuvage des repas, des grandes tablées et de la convivialité, «permet qu’on parle – autrement dit qu’on exprime des idées, des sensations, des opinions personnelles et profondes – et qu’on ne se contente pas de converser – autrement dit badiner, rester en surface, échanger des potins, chercher à briller», écrit Quiviger dans son livre. «Le lien du vin à la vérité conduit à la franchise en tant qu’elle s’oppose non pas seulement au mensonge, mais aussi à la superficialité et à la mondanité.»
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Friedrich Dürrenmatt a d’ailleurs décrit le vin (en particulier le rouge) comme un «liant de société», comme on peut le lire jusqu’au 19 mai au Centre Dürrenmatt, à Neuchâtel, dans une exposition consacrée au rapport de cet auteur et de ses collègues Hesse et Rilke à la dive bouteille. «La belle ivresse, écrit Quiviger, celle des bons vins et des quantités maîtrisées, rend les discussions passionnées, libres, joyeuses, elle désencombre des raideurs de l’habitude, des rites sociaux compassés, elle fait de nous des esprits plus volontiers critiques, prompts à la générosité, à l’audace et, pourquoi pas, à la témérité.»
L’art des vivres
Il s’agit de vivre en bon vivant. Mais quand passe-t-on de ce statut à celui d’alcoolique? D’après Valentin Husson, le premier s’intéresse au «beau», le second au «beaucoup». «Son ivresse est illimitée», développe le penseur à Genève. Il rejoint Quiviger qui, dans son ouvrage, nous enjoint de ne «pas jeter le bébé de l’ivresse avec l’eau de l’ivrognerie».
Husson appelle à connaître ses limites, c’est-à-dire à se connaître soi-même. En matière d’alimentation notamment, il nous rappelle qu’il y a autant de régimes que d’individus. La devise des Lumières, Sapere aude, il la traduit par «Ose sentir» plutôt que «Ose savoir»: sentir les choses (les goûter) et sentir ses limites. La vie, écrit-il, a une saveur; la vivre est un art. La sagesse devient alors sapidité. L’art des vivres, un art de vivre – et de mourir, depuis le premier jour.
Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com
Vous venez de lire un article tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°105).

Valentin Husson
L’art des vivres. Une philosophie du goût
Presses Universitaires de France
Septembre 2023
262 pages

Pierre-Yves Quiviger
Une philosophie du vin
Albin Michel
Août 2023
288 pages
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