Chaos au Yémen

6 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 22 mars 2024 · 0 commentaire

Tirs houthis de missiles et de drones, représailles américaines, menaces réciproques: l’escalade de la violence éloigne les espoirs de paix au Yémen. Une situation initialement liée à la guerre à Gaza et qui la dépasse aujourd’hui largement.

L’image a fait le tour du monde. Le 19 novembre 2023, un commando héliporté houthi – une tribu chiite au pouvoir dans la majeure partie du Yémen – prend d’assaut le cargo Galaxy Leader et capture son équipage. Depuis, la mer Rouge est sans cesse le théâtre d’attaques houthies qui fragilisent encore la sécurité dans cette zone où transite 12% du commerce mondial. Mais cette menace, qui dépasse les enjeux seulement commerciaux, fragilise toujours plus le Yémen, plongé depuis bientôt dix ans dans une très grave crise humanitaire.

Le lien avec Gaza

Le lien qui unit les actes terroristes houthis et les dernières actualités de la guerre israélo-palestinienne ressort peu dans l’espace médiatique. Il ne fait pourtant aucun doute. En témoigne le très explicite slogan houthi, qui orne les murs de la capitale du Yémen, Sanaa: «Dieu est le plus grand, Mort à l’Amérique, Mort à Israël, Maudits soient les Juifs, Victoire à l’islam». Les houthis font partie de «l’axe de résistance contre Israël» dont l’essentiel des forces se trouve dans le «croissant chiite», zone géographique qui s’étend du Liban à l’Iran, en passant par la Syrie et l’Irak. Dans cet espace sont actifs notamment le Hezbollah libanais et le Hamas palestinien, tous deux soutenus par le régime iranien.

D’ailleurs, le régime houthi affirme ne viser, par «solidarité pour Gaza», que les cargos qui transitent vers et depuis Israël ou appartiennent à ceux que des sociétés israéliennes exploitent. Une déclaration qui en dit long sur la haine de ce régime envers Israël, qu’il a en commun avec ses soutiens iraniens. Cette convergence ne vient pas de nulle part, puisque depuis le début de la guerre civile au Yémen, en 2014, Téhéran soutient le régime houthi dans une guerre par procuration contre une coalition menée par l’Arabie saoudite. En tant que pays à 90% sunnite, et allié des Etats-Unis, l’Arabie saoudite est en effet un ennemi notoire de l’Iran, et craint d’être prise en tenaille entre le croissant chiite – au Nord – et les rebelles houthis – au Sud. D’où les frappes saoudiennes régulières visant à affaiblir le régime houthi.

Double peine pour les yéménites

Face aux menaces en mer Rouge, les pays occidentaux craignent «un nouveau bouleversement dans les échanges sur les marchés de l’énergie, alors que l’Europe dépend de plus en plus du gaz transporté par navire pour remplacer le gaz russe acheminé par gazoduc», expliquent les journalistes Paul Wallace et Alex Longley pour l’agence Bloomberg le 28 décembre 2023. En plus des frappes saoudiennes, les houthis s’exposent donc à des tirs occidentaux de représailles visant à réduire leur capacité de nuisance en mer Rouge, comme en janvier dernier lors de frappes américaines et britanniques.

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Une malheureuse escalade, selon Aisha*, yéménite réfugiée en France qui s’est confiée au Regard Libre lors d’un entretien téléphonique: «La guerre contre l’Arabie Saoudite a déjà sacrifié notre peuple, et ces actes provoquent maintenant une autre guerre très regrettable pour les yéménites.» Le Yémen occupe le triste rang du pays le plus dangereux en 2023 selon l’Institute for Economics and Peace de l’Université de Sydney, avec un indice de paix globale (IPG) inférieur à l’Ukraine et à la Syrie. Son grand taux de pauvreté, qui touche particulièrement le sud du pays, n’arrange pas la situation humanitaire.

Un isolement quasi inéluctable

Difficile dans ces conditions d’envisager une réinsertion du Yémen dans la communauté internationale. Les attaques houthies, censées se limiter aux navires affiliés à Israël, touchent depuis janvier 2023 des navires américains et britanniques, en représailles aux frappes aériennes. Ces attaques, conjuguées à la non-reconnaissance du régime par l’Organisation des Nations unies (ONU) et aux plaintes de nombreuses organisations non gouvernementales (ONG) quant à la situation des droits de l’homme au Yémen, accroissent l’isolement des rebelles.

Le régime houthi a beau exhorter les Occidentaux à ne pas se joindre à Washington, il n’en porte pas moins une immense responsabilité dans l’isolement du Yémen, en raison de ses attaques régulières contre le commerce maritime international. Considéré comme «une menace concrète pour une libre navigation» par le conseiller américain à la sécurité nationale, Jake Sullivan, le régime risque même d’être rétabli sur la liste américaine des groupes terroristes, dont l’administration Biden l’avait pourtant retiré.

Au téléphone, Aisha reconnaît avoir «peur d’une telle décision qui menacerait tous les yéménites, notamment par le retrait des visas et de l’aide humanitaire». L’ONU estime également que cette décision ne faciliterait pas la sortie de crise humanitaire. Dans tous les cas, il reste difficile d’entrevoir une sortie de crise avec un régime houthi au pouvoir.

Ecrire à l’auteur: matthieu.levivier@leregardlibre.com

*par mesure de discrétion, le prénom a été modifié.

Vous venez de lire un article tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°104).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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