Les nouveaux dogmes antiracistes
Pierre angulaire du militantisme woke, un nouvel antiracisme importé des Etats-Unis a vu le jour en Europe. Malgré les apparences, il n’a plus grand-chose en commun avec l’antiracisme classique universaliste qui l’a précédé.
Le racisme comme idéologie reposant sur l’existence d’une hiérarchie des «races humaines» est très largement – pour ne pas dire totalement – délégitimé en Occident, aussi bien scientifiquement et moralement que politiquement. Pourtant, un nouvel antiracisme arrivé d’outre-Atlantique dénonce un racisme omniprésent, agissant partout, mais visible nulle part et d’autant plus dangereux que les sociétés occidentales croient s’en être débarrassées.
Des sociétés intrinsèquement racistes
Ce racisme «atmosphérique», selon les mots de la militante française Rokhaya Diallo, les militants néo-antiracistes l’appellent «racisme systémique», ou «structurel». L’historien des idées Pierre-André Taguieff, dans son essai L’antiracisme devenu fou paru en 2021, explique comment ce concept forgé par des observateurs de la société américaine est plaqué aujourd’hui sans examen critique sur toutes les sociétés occidentales.
Systémique, le racisme serait particulièrement présent là où, précisément, on pense qu’il a disparu. Hérité du racisme colonial, il serait profondément inscrit dans le fonctionnement des «sociétés blanches», il en consistuerait la matrice cachée. La définition qu’en donne Amnistie internationale Canada francophone dans son «Lexique pour l’antiraciste» parle d’elle-même:
«[Le concept de racisme systémique] désigne l’ensemble de la structure sociétale qui maintient un système d’inégalités qui privilégie et opprime différents groupes raciaux dans la société. En même temps que ces inégalités confèrent des privilèges aux personnes blanches, ils (sic) portent atteinte aux droits des personnes racisées et autochtones. Comme le sexisme, le racisme est un système hérité et dont on n’a pas toujours conscience. Elle se distingue de la discrimination ouverte en ce qu’aucune intention individuelle ou institutionnelle n’est nécessaire.»
La notion de race réhabilitée
Lois, institutions, médias, codes vestimentaires, programmes scolaires, organisation de la police, habitudes alimentaires, tout est susceptible de contribuer à ce «système de domination raciale». En outre, seules les discriminations envers les personnes non-blanches, qui ne bénéficient donc pas des avantages du «groupe racial» privilégié, relèveraient véritablement du racisme.
Ainsi, les nouveaux antiracistes assument volontiers l’idée que «le racisme antiblanc n’existe pas»: les «préjugés raciaux», «les attitudes discriminatoires ou négatives» à l’égard des personnes blanches, toujours selon Amnistie, peuvent exister, mais «ne sont pas considérés comme du racisme en raison de la relation systémique de pouvoir, qui favorise les personnes blanches».
Les sociétés occidentales, pour les nouveaux antiracistes, sont donc divisées en deux groupes: d’un côté les personnes racisées, c’est-à-dire «perçues comme non-blanches», victimes partout et tout le temps du racisme systémique; de l’autre les personnes non racisées, c’est-à-dire «perçues comme blanches», qui perpétuent, malgré elles, en tant que blanches, le racisme systémique.
Contre l’antiracisme classique qui faisait de l’indifférence à la couleur de peau son principal cheval de bataille, les nouveaux antiracistes réhabilitent, dans un langage emprunté à la sociologie, la notion de race: «la race, explique Amnistie, est une construction sociale qui résulte non pas de la réalité biologique, mais plutôt d’un processus de catégorisation externe opéré par un groupe majoritaire». Il existe même un concept pour désigner «la croyance que l’appartenance à un groupe racial ne doit pas être prise en compte, ni même remarquée»: le daltonisme racial, attitude qui aurait pour conséquence de maintenir le statu quo de la domination raciale, en niant l’existence du racisme systémique.
Un édifice conceptuel indiscutable
Concept militant avant tout, tirant son autorité d’une pseudo-caution scientifique, le racisme systémique fait figure d’évidence, de dogme irréfutable, dans les discours néo-antiracistes. Une assurance tout à fait injustifiée, selon Taguieff, dans la mesure où ce concept «n’a cessé de susciter des critiques, même aux Etats-Unis où il a été forgé» et qu’«il fait toujours l’objet de discussions académiques». Ce à quoi il faut ajouter que les néo-antiracistes ont construit un édifice idéologique dont les concepts se répondent les uns aux autres, dans un système de pensée clos et parfaitement indiscutable.
Le «privilège blanc» est un bon exemple de ce désamorçage par avance de toute critique. Défini par le site d’Amnistie comme un ensemble d’avantages «systématiques», mais «invisibles», dont bénéficient «les personnes perçues comme blanches, uniquement parce qu’elles sont blanches», il impose à toute personne blanche soit de l’accepter comme tel, soit d’être dans le déni de ses privilèges indus. Plus généralement, toute personne blanche qui n’accepte pas qu’on la réduise au rang de rouage du système raciste et met en doute l’existence de ces privilèges «invisibles» fait preuve de «fragilité blanche»:
«Une faible tolérance chez les personnes blanches lors de discussions qui portent sur le racisme ou sur leurs privilèges, caractérisée par des attitudes, des réactions sur la défensive et des émotions telles que la colère, la peur et la culpabilité.»
La boucle est bouclée. Pas de quoi toutefois désarmer Pierre-André Taguieff, pour qui la seule vraie lutte contre le racisme consiste encore aujourd’hui à défendre coûte que coûte l’indifférence à la couleur de peau: «Il nous faut devenir aveugles à la couleur autant que faire se peut», écrit-il. Par-là, il s’inscrit dans la droite ligne de l’antiracisme universaliste d’un Martin Luther King par exemple, mis à mal par les antiracistes d’aujourd’hui.
Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com
Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier COMMUNAUTES, contenu dans notre édition papier (Le Regard Libre N° 101).

Pierre-André Taguieff
L’antiracisme devenu fou
Hermann
299 pages
Novembre 2021
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