Libéralisme et légalisation des drogues

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écrit par Sébastien Lapaire · 14 septembre 2023 · 0 commentaire

Dans un podcast publié en septembre 2019, intitulé «My body, my choice», les animateurs du média en ligne Liber-thé présentaient leurs arguments en faveur d’une légalisation des drogues. Un argumentaire purement libéral, non sans une faiblesse majeure.

Si la consommation de drogues est un enjeu politique, c’est, dans une large mesure, en raison de son caractère potentiellement nuisible envers autrui. Il va de soi pour un grand nombre de personnes que la lutte contre la prise de stupéfiants est légitime, au vu des dégâts que celle-ci peut causer dans la société. Un autre principe semble globalement admis aujourd’hui: il est légitime d’empêcher les individus de se nuire à eux-mêmes et donc que des lois et l’action de l’Etat aillent dans ce sens.

Un angle mort du libéralisme

C’est ici que le bât blesse pour les libéraux. Les libéraux orthodoxes s’opposent en effet à toute restriction de la liberté individuelle, sinon lorsque celle-ci empiète sur la liberté d’autrui. C’est le fameux principe à la base de tout libéralisme: la liberté de l’un s’arrête où commence celle de l’autre. Si le consommateur de drogue est le seul lésé par sa consommation, au nom de quel principe pourrait-on légitimement le priver de son droit de le faire? 

Restreindre la liberté individuelle au nom d’un autre principe que celui de la non-agression n’est, de ce point de vue, qu’une intolérable ingérence de l’Etat et de la morale dans les affaires privées. En fait, c’est toute la question de la nuisance à soi-même qui constitue un angle mort du libéralisme, puisque d’un point de vue strictement libéral, aucune instance ne peut légitimement empêcher un individu de se faire du mal. Les animateurs de la plateforme Liber-thé, qui ont consacré un podcast à ce sujet intitulé «My body, my choice», le reconnaissent: la liberté de disposer de son propre corps, expliquent-ils, comprend celle de nuire à soi-même. Et d’ajouter: «Les affaires de la Cité ne devraient ni se mêler d’une question qui ne relève que du privé […] ni tenter d’imposer une morale publique sur le sujet.»

En fait, le libéralisme est fondamentalement un refus de se prononcer sur le bien-fondé ou non des comportements individuels, tant que ceux-ci ne violent les droits de personne d’autre. D’un point de vue libéral – et c’est là la clef de voûte de tout l’argumentaire – l’Etat et la loi, dans les limites du principe de non-agression, doivent se contenter de garantir l’égalité de traitement sans prendre parti sur les choix de vie. «Le droit de disposer de soi-même et de son corps doit être le principe absolu au-delà de toute considération morale pour un libéral», entend-on encore dans le podcast de Liber-thé, d’où la prise de position des deux animateurs en faveur d’une dépénalisation et d’une légalisation de toutes les drogues.

Certes, précisent-ils, l’Etat pourrait devoir intervenir si une consommation individuelle de stupéfiants met en danger d’autres individus (d’où l’interdiction de conduire en état d’ébriété par exemple), et il faut également prendre en considération la question de l’addiction en ce qu’elle altère le libre arbitre. Le principe de non-agression exige ces considérations pragmatiques. Un libéral peut tout à fait accepter que l’Etat restreigne la liberté d’un consommateur de crack devenu dangereux pour ses voisins. Ces points néanmoins, selon les animateurs, restent secondaires, dans la mesure où ils ne changent rien au principe de base: «Pour nous, chaque individu est libre d’agir comme bon lui semble, tant qu’il n’agresse personne. En soi, la consommation de drogues ne constitue pas un acte offensif.»

On n’échappe pas à la morale

Une question se pose toutefois: l’Etat peut-il réellement se situer «au-delà de toute morale»? Le fait de légaliser toutes les drogues au nom du relativisme, de la non-ingérence dans les affaires privées et de la responsabilité individuelle est-il vraiment amoral? La réponse n’a rien d’évident. Car c’est tout un modèle de société qui est ici remis en cause, basé sur la solidarité, mais aussi le devoir d’assistance aux plus faibles, aux personnes en détresse, etc. Pourquoi, alors que quelqu’un tente de sauter d’un pont pour mettre fin à ses jours, trouve-t-on légitime que tous les moyens soient mis en œuvre pour empêcher le désespéré d’attenter à sa propre vie? Après tout, s’il veut mettre fin à ses jours selon cette modalité, n’est-ce pas là un choix individuel souverain auquel nous ne saurions nous opposer?

La morale, en réalité, n’est pas qu’individuelle. Toute la vie communautaire est soutenue par une armature morale qui parfois précède et s’impose à la volonté individuelle, mais dont on ne saurait s’émanciper complètement sans détruire aux fondements toute possibilité de vie commune. Il se peut qu’on ait besoin un jour, dans sa vie, d’être remis sur le droit chemin, contre notre volonté peut-être. Nous aurons sans doute besoin, en un jour de détresse, d’une assistance que nous n’aurons pas sollicitée. Bien évidemment, cette idée de «droit chemin» est inaudible pour un libéral qui y verra aussitôt la marque de l’arbitraire, du mépris pour la liberté individuelle, ainsi que les prémices d’une forme de totalitarisme collectiviste qui écrase les individus. Il y a là un désaccord de fond, peut-être une contradiction irréductible, dont il est toutefois utile de prendre conscience, à défaut de pouvoir la résoudre.

Cela dit, l’argument purement libéral étant plutôt aride et difficile à faire passer auprès d’une majorité de la population – pour le moment du moins – ses défenseurs ont souvent besoin, pour convaincre, de faire un écart à leur libéralisme orthodoxe. C’est le cas notamment lorsqu’ils en viennent à dire – ce qui évidemment peut se défendre – que le modèle actuel de répression de la consommation ne fonctionne pas. Les intervenants du podcast de Liberthé n’échappent pas à la règle: «Légaliser, explique l’un d’eux, permettra de mieux lutter contre la consommation de la drogue». Par-là, il reprend à son compte l’impératif de la lutte contre la consommation, impératif qui n’est en rien libéral et qui, en un sens, n’est pas loin de l’ingérence dans les choix individuels.

Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier DROGUE, paru dans notre édition papier (Le Regard Libre N°99).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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