Les futurs inaboutis (3/3): La poignée de main manquée sur le Pacifique

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écrit par Sébastien Lapaire · 25 juin 2023 · 0 commentaire

Au milieu des années 2000, face à la montée en puissance chinoise, l’idée émergea d’une collaboration nécessaire et étroite entre la Chine et les Etats-Unis. Depuis, tant de choses ont changé dans une relation sino-américaine dont la suite ne présage rien de bon. Mais il aurait peut-être pu en être autrement.


NOTRE SERIE «LES FUTURS INABOUTIS». Dans le monde militaire, on dit qu’aucun plan ne résiste à l’épreuve de la réalité. Un constat bien souvent exact en politique également. Les futurs qui paraissaient inévitables en leur temps sombrent dans l’oubli, ou sont moqués, a posteriori bien sûr. Pourtant, s’y pencher à nouveau nous éclaire aujourd’hui, autant sur ce que le monde aurait pu être que sur ce qu’il est devenu. Ces scénarios expriment aussi les craintes et les espoirs de leur époque. Et quelquefois, ces futurs possibles que l’on croyait condamnés à l’oubli refont surface et il s’avère alors, au regard de nouveaux événements, qu’ils disent quelque chose de notre époque.


En 2005, Fred Bergsten, économiste et ancien membre de l’administration Nixon, publiait The United States and the World Economy. De ce livre, une idée, ou plutôt une proposition, attira l’attention. A tel point qu’un débat émergea aux Etats-Unis qui déborda dans les journaux, où l’auteur dut se défendre et préciser sa position. Il fut rapidement soutenu par quelques intellectuels influents. L’idée de Bergsten? La création d’un G2 informel composé de la Chine et des Etats-Unis, les deux plus grandes économies mondiales et leaders de deux groupes de pays –  les émergents d’un côté, les développés de l’autre  –, mais aussi les deux plus grands pollueurs.

Selon Bergsten, toutes les grandes questions de notre époque, abordées notamment à l’Organisation des Nations Unies (ONU), «ne progresser[ont] pas tant que les Etats-Unis et la Chine n’y travailleront pas ensemble.» Ce qu’il suggérait est qu’aucune réforme du système international ne serait possible sans que les deux premières puissances mondiales se mettent préalablement d’accord. Les critiques à l’égard de l’idée de Bergsten se concentrèrent sur le risque d’une domination mondiale partagée entre Pékin et Washington, tous les autres Etats devant se contenter de suivre et d’accepter. Bien évidemment, depuis 2005, tout ne s’est pas passé exactement comme le souhaitait Bergsten.

Le retour du politique

La proposition de Bergsten témoigne d’une vision optimiste de la mondialisation, centrée sur l’économie, occultant les autres sujets de contentieux et les différences politiques fondamentales. Seulement, tout ne se réduit pas à l’économie. La mondialisation elle-même a fini par entraîner des conséquences politiques majeures, à force de bouleversements dans l’économie mondiale. Ainsi de la désindustrialisation et de l’accroissement des inégalités dans certains pays du Nord. De quoi éloigner la perspective d’une collaboration sino-américaine étroite.

De nouvelles priorités ont émergé dans les années 2010 des excès de la mondialisation. D’un côté, le président Xi, depuis son arrivée au pouvoir en 2012, a progressivement mis l’économie au service de ses ambitions internationales. De leur côté, les Etats-Unis, par l’élection de Donald Trump, ont également marqué le retour de la politique, notamment par une réhabilitation du protectionnisme. Cette nouvelle hiérarchie des priorités a accentué les différends politiques et idéologiques fondamentaux entre les deux puissances, renforcés par les ambitions chinoises d’une révision de l’ordre international actuel, bâti autour de la puissance américaine. La négligence de l’importance du politique a certainement trompé Bergsten, qui n’a pas su voir – comme beaucoup d’autres – qu’une rivalité tout autant politique qu’économique naissait de leurs grandes différences, de leurs ambitions opposées et du grand déséquilibre de leurs relations commerciales.

Une rivalité inéluctable?

Pour autant, en reprenant l’évolution de cette relation sino-américaine, il est osé d’affirmer que cette confrontation était inévitable. Certes, l’alternative proposée par Bergsten était peu réaliste, mais elle n’en est pas moins le signe qu’une volonté d’éviter l’escalade existait. Bergsten estimait même que le G2 sino-américain aurait pu permettre à la Chine de prendre une place plus importante et surtout plus proche de son poids réel, dans certaines institutions économiques mondiales aujourd’hui dominées par les Occidentaux, comme le Fonds Monétaire International (FMI). C’est d’ailleurs l’une des revendications de l’agenda chinois pour contrer l’influence américaine dans le système politique international.

En ce qui concerne certaines crises internationales, Bergsten proposait d’inclure la Chine dans la résolution des conflits (israélo-palestinien, indo-pakistanais, etc.), reconnaissant ainsi son importance diplomatique mondiale. Au moyen d’une vraie ambition de réforme internationale, de l’ONU ou d’autres institutions, les Etats-Unis auraient pu donner davantage de poids aux pays émergents et à la Chine, coupant ainsi l’herbe sous le pied de sa critique de l’hégémonisme américain. Ce chemin suggéré par Bersten, certes étroit, n’en était pas pour autant totalement irréaliste pour apaiser la rivalité entre deux puissances dont on conçoit aujourd’hui la rivalité comme inévitable et naturelle. Mais malheureusement, à moins de remettre profondément en question leurs valeurs, leur système politique ou leur place dans le monde, les deux ambitions, américaine et chinoise, auraient eu bien du mal à coexister sans rivalité.

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°97).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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