Pierre Manent: «L’homme raisonnable n’est pas idéaliste»

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écrit par Sébastien Lapaire · 15 mai 2023 · 0 commentaire

Fondateur de la revue Commentaire notamment avec Raymond Aron, Pierre Manent a longtemps été directeur d’études à l’EHESS. Retraité, le philosophe poursuit sa riche œuvre intellectuelle. Rencontre autour de son dernier essai Pascal et la proposition chrétienne.

L’ouvrage Histoire intellectuelle du libéralisme, dans lequel Pierre Manent expose les fondements historiques et philosophiques de ce courant de pensée dont il est spécialiste, est devenu un classique. De nombreux amoureux de la liberté ont découvert les nuances et l’importance de la liberté à travers ses écrits. Dans son nouveau livre, c’est une tout autre thématique qui est au centre de l’attention. Son auteur nous invite à mieux comprendre les impasses du monde contemporain en s’appuyant sur les écrits de Blaise Pascal (1623-1662). Entretien au sujet du destin de l’Europe, de la place du christianisme et de l’état du débat d’idées.

Le Regard Libre: Qu’est-ce que vous appelez la proposition chrétienne?

Pierre Manent: Le choix de ce terme est destiné à écarter ce qui est la façon habituelle aujourd’hui de parler de la religion, comme une opinion parmi les opinions. La neutralité de l’Etat envers les opinions homogénéise toutes les religions et le religieux avec tout ce qui n’est pas religieux. La notion d’opinion contribue en quelque sorte à appauvrir la perception des objets sociaux et humains. Quand l’Etat souverain comme construction politique émerge au XVIe siècle, Blaise Pascal pense ce que j’appelle la proposition chrétienne. Il s’agit de l’ensemble lié des dogmes ou mystères chrétiens offerts à la considération de notre entendement et au consentement de notre volonté.

Pourquoi avoir choisi d’y consacrer un livre?

Une proposition chrétienne a l’avantage d’avoir un sens actif et pratique, c’est-à-dire de mettre les humains devant une proposition, qui se présente comme venant de Dieu lui-même. Ce Dieu a un visage, c’est une personne incarnée par Jésus-Christ. Ce n’est pas une doctrine proposée par Karl Marx, John Locke ou le président Macron. La société moderne a la tête envahie d’abstractions. Elle voit la religion comme un bloc global. Or pour comprendre les choses, et notamment les problèmes que peuvent poser certaines religions, on ne peut pas s’en tenir à ces abstractions, on a intérêt à avoir une compréhension plus concrète et distincte des religions et de la spécificité de chacune.

Dans votre livre, vous dites que «les Européens ne savent que penser ni que faire du christianisme» et que le doute des Européens vient pour une large part de ce phénomène. Pourquoi?

Bien sûr, la place de la religion a changé par rapport à ce qu’elle était dans le passé. Mais sur la longue durée de son histoire et dans sa définition géographique, l’Europe se confond avec la chrétienté. Les Européens ont toujours eu affaire avec la religion chrétienne. La manière dont ils pensaient leur vie et l’organisaient prenait en compte la proposition chrétienne, soit pour y adhérer, soit pour la contester ou en redéfinir le contenu, notamment la manière dont elle s’insère dans la société. Une énorme partie de l’énergie intellectuelle, politique et sociale des Européens a tourné autour de la proposition chrétienne. Ce lien s’est depuis étiolé.

Pour quelles raisons?

D’abord, par affaiblissement de la religion, bien sûr, mais aussi par la démarche active de la politique européenne qui a écarté la religion chrétienne pour refuser de se rattacher à son histoire et pour, en quelque sorte, décréter que l’Europe commençait à nouveau. Que l’Europe repartait de zéro et ne voulait connaître que l’homme en général, titulaire des droits de l’homme. Or, cette adhésion à une doctrine aussi abstraite, qui n’a pas de répondant dans l’histoire européenne ni de contenu, sépare les êtres humains. Aujourd’hui, l’Europe se trouve devant un vide, à la fois spirituel, social, et politique. On ne peut pas donner vie à une société européenne simplement sur la base des droits de l’homme.

Le philosophe français Pierre Manent © Adrien Largemin pour Le Regard Libre
Selon vous, l’abstraction défendue par les personnes qui dirigent les pays européens fait face à une population qui a encore ce désir de proposition chrétienne. Mais est-ce vraiment le cas ? Le nombre de personnes qui se disent chrétiennes ne fait que baisser dans les sondages…

Je ne dis pas qu’il y a un vif désir de proposition chrétienne dans la population. S’il y avait un désir, il y aurait plus de chrétiens. Mais je crois qu’il y a un sentiment de vide, ça oui. Il y a un sentiment de vide qui aggrave une pulsion que certains appellent nihiliste. On interprète le trouble des Européens comme étant causé par ce qui reste de la vieille Europe. En réponse, on veut l’effacer encore plus complètement. Dans l’idée qu’en faisant disparaître les dernières traces de l’Europe chrétienne, on parviendrait enfin à l’homme nouveau. Evidemment, plus on efface la vieille religion, les vieilles nations, plus en réalité, à mon avis, ce sentiment de vide s’aggrave.

Que proposez-vous à partir de ce diagnostic ?

Face à ce constat, mon propos n’est pas de prêcher la religion chrétienne dans les rues et de ramener les Européens à la foi. C’est un propos politique, au sens large, qui a pour but de dire à ceux qui sont intéressés par ce qui se passe dans nos sociétés que s’ils veulent avoir une compréhension un peu plus claire de l’état de santé mentale de notre vie morale et sociale, il faut qu’ils retrouvent un sentiment plus concret et authentique de ce qu’est la religion. Et, en l’occurrence, de ce qu’est le christianisme.

La proposition chrétienne s’intéresse notamment à la question de ce qui se passe après notre mort. N’est-ce pas paradoxal que sur un continent vieillissant comme le nôtre, cette question semble moins interpeller les gens ?

En effet, en principe, en vieillissant, on va penser de plus en plus à la mort. Mais on observe à l’inverse que nos sociétés vieillissantes se déchristianisent. Le vieillissement de la population produit comme une inertie générale, notamment psychique. Cette inertie freine le mouvement que Pascal cherche à susciter dans l’âme de son lecteur, en lui disant «vous allez disparaître, votre Tout va disparaître demain ou dans quelques mois, et face à ça, que faites-vous? Vous continuez de jouer à la balle et vous continuez de faire comme si rien ne se passait.» J’observe une capacité folle à se sentir heurté par la parole finie, inconsistante d’un collègue ou d’un ami qui nous a humilié. On ne pense qu’à ça alors que ce n’est rien du tout. Mais nous allons tous mourir et de cela, on s’en fiche. Et il y a un autre phénomène en lien avec cela et qui m’interpelle.

Lequel ?

Alors que l’allongement de la durée de vie est un fait, les personnes vieillissantes ne veulent pas vieillir. Elles donnent parfois l’impression qu’il faut surtout vivre le plus longtemps possible comme un jeune homme ou une jeune femme. Le souci obsédant du corps a succédé au souci de l’âme. Elles veulent continuer de voyager, d’avoir une vie sentimentale active. Elles ne veulent pas voir qu’ils vont vers la mort. Un vieillissement qui n’est plus à la fois borné et éclairé par la proximité de la mort, ou au moins par le sentiment de la proximité de la mort, conforte dans l’indifférence à la religion. Nos sociétés sont en général devenues soucieuses d’effacer toute référence à la mort.

A quoi pensez-vous par exemple ?

Quand j’étais enfant, lorsque quelqu’un mourait dans un immeuble, il y avait des draps noirs tendus autour de la porte d’entrée. On savait que quelqu’un venait de mourir. On voyait le corbillard qui venait. Aujourd’hui, quand quelqu’un meurt dans notre immeuble, nous nous rendons parfois compte de rien.

La question de la vie d’après ne serait-elle pas la question la plus personnelle de tout homme ?

C’est la question de la destinée de votre être. Qui suis-je ? Où vais-je ? Qu’est-ce qui donne un sens à ma vie ? Comment la mort de mes proches m’affecte ? Selon que l’on pense qu’ils ne sont plus rien après leur mort ou qu’au contraire, ils persévèrent dans l’être d’une façon mystérieuse mais réelle, beaucoup de choses changent. Je suis frappé par le fait que les gens pensent davantage à la mort de leurs proches qu’à la leur. 

Pourquoi nous laissons-nous «mollement conduire à la mort», comme le disait déjà Pascal? Par désintérêt?

Ce n’est pas vraiment du désintérêt. D’une certaine façon, on fuit la question, on lui tourne le dos et on se laisse délibérément occuper par d’autres soucis. Et si les occupations ne viennent pas d’elles-même, on les produit. Ce qui explique le développement des divertissements, qui sont l’organisation de la distraction, par définition. Ces divertissements occupent l’âme de tout le monde. L’être humain se donne des objets de passion. Ce qui l’enfonce dans sa vie présente et repousse les questions sur ce qui vient après la mort.

Le philosophe français Pierre Manent © Adrien Largemin pour Le Regard Libre
Revenons à votre constat sur l’Europe. L’effacement de l’identité européenne est parfois conjugué à une exaltation de l’identité des autres. Comment expliquer ce paradoxe ?

Les Européens se sont développés au long des siècles en gérant une double dynamique de construction intérieure et d’expansion extérieure. Ils ont dominé le monde. Cela n’a duré qu’un temps. Après avoir hésité à vouloir continuer de régner sur le monde, ils ont fini par renoncer. Dans ce cas précis, il me semble que la retraite politique de l’Europe a d’abord été interprétée comme une victoire morale. Les Européens qui avaient trahi leurs valeurs en conquérant les autres retrouvaient l’authenticité de leurs valeurs, en rendant aux autres leur liberté. Sauf que, une fois que l’on s’est engagé dans cette critique de soi, où est-ce qu’on l’arrête?

C’est le début de la culture de la repentance.

Voilà. Le mouvement décolonial par exemple dit que beaucoup d’aspects de la société française sont encore aujourd’hui des expressions de ce moment colonisateur. Selon ce discours, notre volonté de domination n’a pas pris fin avec la libération des colonies, il subsiste. De fait, pour eux, il faut traquer en nous le colonisateur d’une certaine façon. Si nous acceptons cette vision de nous-même, la seule voie du salut possible consiste à n’être rien qu’une capacité d’accueil à tout ce qui vient. Evidemment, ce n’est un accueil que si vous laissez ceux qui viennent être ce qu’ils sont. Si vous leur dites comment il faut se conduire, vous recommencez à être la puissance coloniale que vous souhaitez oublier. Cette situation étrange fait qu’aujourd’hui les plus progressistes mettent un point d’honneur à accepter sans jugement les mœurs les plus réactionnaires parmi les nouveaux arrivants.

Ce décalage entre l’idéal et la réalité est-il explicable?

Il y a quelque chose de mystique dans cette démarche. Le ressort du mysticisme qui consiste à détruire tout sentiment de soi, tout sentiment d’appropriation, tout plaisir à soi, orgueil de soi, pour pouvoir être entièrement ouvert à Dieu. Dans ce cas, c’est la même chose, mais pour le corps politique européen, dans son rapport aux autres. Il faudrait surtout n’être rien pour pouvoir être cet accueil parfait. Ça a vraiment quelque chose de religieux. C’est un vaste mouvement de pénitence, mais sans rédemption, car c’est infini. Il n’y a pas de Dieu qui nous dit «maintenant c’est assez, vous êtes pardonnés». Il faut attendre que tous ceux que nous avons opprimés, et que nous continuons d’opprimer selon cette vision du monde, nous disent que c’est terminé, que nous sommes pardonnés. Bien évidemment, cela n’arrivera pas.

Vous affirmez dans votre livre que les hommes éclairés ne sont pas idéalistes. Donc, pour vous, un homme éclairé est forcément réaliste ?

« Idéaliste » veut dire avoir une idée plausible de ce qui est juste. Prenons l’idéal d’égalité. A priori, dire que la seule différence entre un immigré et un Français, c’est que l’un habite en France et l’autre souhaite la rejoindre, ça a quelque chose de plausible. C’est un homme, je suis un homme. Ces deux hommes devraient avoir des droits égaux. Nos idées de justice sont séduisantes et nous émeuvent le cœur. Il faut dépasser cette intuition, pour se rendre compte que si l’on regarde notre condition, on voit que pour qu’elles deviennent vraiment réelles et praticables, les idées de justices doivent être jointes à une certaine configuration de la force. Elles doivent s’inscrire dans des forces sociales, soit des modes d’association qui soient viables.

C’est-à-dire ?

L’égalité, c’est bien, mais il faut qu’elle soit mise en œuvre dans un corps constitué qui lui-même se distingue des autres. Où l’on peut organiser l’égalité entre nous à certaines conditions, avec certaines institutions, avec une éducation commune. On se rend vite compte qu’en réalité on ne peut décréter que deux hommes pris au hasard sont égaux. L’homme raisonnable n’est pas idéaliste, car il ne pense pas qu’une proposition abstraitement juste suffise à organiser la vie en commun. L’idéalisme, c’est à la fois un ressort de notre action, qui anime la vie sociale, mais aussi un danger. Car le progrès d’une société consiste à transformer ses idées abstraites pour les rendre praticables. Or, c’est ce que l’idéalisme ne veut pas faire. Il ne voit pas que certaines applications de principes idéalistes peuvent conduire au résultat contraire de ce qui était souhaité. Si une idée de justice conduit à défaire la communauté, elle n’est pas juste. A mon avis, l’idéal de la justice et d’ouverture sans réserve aux autres cultures détruit la société dans laquelle la justice pourrait être réalisée.

Le philosophe français Pierre Manent © Adrien Largemin pour Le Regard Libre
On vous connaît également comme grand connaisseur du libéralisme. Vous défendez l’idée que la liberté politique et économique sont deux éléments liés. Mais vous dites que la liberté politique est plus importante que la liberté économique. Pourquoi cette hiérarchie ?

L’économie est évidemment une chose importante dans la vie des hommes, mais la politique est plus déterminante pour la qualité de la vie humaine. Donc, il est plus important pour les êtres humains de vivre dans un régime politique libre, dans un régime bien constitué que d’avoir une économie productive. J’admire beaucoup les grands hommes d’affaires, mais en même temps, je suis parfois frappé à quel point ces gens, qui sont tellement talentueux et compétents pour mener des entreprises, ont des positions banales sur la vie politique. Ils pensent souvent ce que pense l’opinion de leur temps. Tandis que celui qui rencontre ses concitoyens sur la place publique ou dans un Parlement, afin de réfléchir à la façon dont nous allons organiser la vie commune, mobilise des facultés supérieures, qui font à mon avis de nous l’espèce la plus développée. La politique est le ressort principal de la vie des hommes.

Vous faites partie des fondateurs, en 1978, de la revue Commentaire, qui se donne pour but d’éclairer l’intelligence. Comment cette mission a-t-elle évolué au fil du temps ?

A l’époque, le débat intellectuel en France s’est développé sur des bases non immédiatement politiques. Les oppositions droite-gauche, communistes-anticommunistes ont fait place à cette idée que le débat n’était pas tellement entre le capitalisme et le communisme, mais entre le totalitarisme et la démocratie. Ma génération s’est rassemblée autour de cette question. Une certaine droite et une certaine gauche ont retrouvé un terrain commun, pour tenter de comprendre comment la démocratie pouvait se débarrasser de tentations totalitaires, qui avaient été sous-estimées par les générations précédentes.

Est-ce encore cette question du totalitarisme et de la démocratie qui occupe les débats aujourd’hui ?

Aujourd’hui, on ne sait plus où est le débat. L’opposition qui subsiste, mais qui ne structure pas le débat, c’est l’opposition progressiste contre conservateur. Il ne s’agit pas vraiment d’un débat, car il n’y a qu’une position légitime socialement, celle de défendre le progrès. Le débat est tranché. Il y a des hommes éclairés et il y a des esprits étroits, au cœur sec, qui veulent défendre ce qu’ils ont, contre l’humanité. Cette situation est une impasse. La classe dirigeante assoit son règne sur l’imposition de cette doctrine, car dans les faits, elle ne gère pas de façon convaincante la société. Les Français voient bien que quelque chose cloche, que certains acquis déclinent, qu’elle se gouverne mal ou qu’elle se comprend mal. L’opposition proteste à juste titre parce que nous sommes mal gouvernés. Toutefois, elle ne parvient pas vraiment à formuler d’alternative et d’analyse pertinente de notre situation. Résultat, nous sommes installés dans cette sorte de paralysie collective depuis des décennies.

Comment sortir de cette impasse ? Est-ce que le fait que les politiciens ont des profils homogènes peut être une explication du problème ?

En principe, je suis d’accord, il y a une grande homogénéité de la classe dirigeante. Mais cette homogénéité dépasse leur profil socioculturel, elle est spirituelle. Ils partagent au fond la même idéologie. Elle traverse les différences de formation et de profession. C’est une sorte de religiosité collective, qui se manifeste par un désir d’effacement de soi pour s’ouvrir à l’autre. C’est une religion sociale, qui s’est emparée des âmes. C’est un fait majeur.

Votre réponse laisse supposer qu’il n’existe pas de sortie de l’impasse. Est-ce que l’Europe a un avenir ?

Pour moi, l’Europe a fait un choix. L’Europe telle qu’elle est préfère mourir que se défendre. Mais je ne veux pas désespérer la jeunesse. Peut-être serez-vous ce sursaut, et que votre génération retrouvera le désir de vivre.

Co-fondateur du média Liber-thé, Nicolas Jutzet est responsable de projets à l’Institut libéral, en Suisse. Dernier ouvrage paru sous sa direction: Faut-il tolérer l’intolérance?

Vous venez de lire un entretien tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°96).

Pierre Manent
Pascal et la proposition chrétienne
Grasset
2022
432 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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